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Les entreprises jouaient des coudes pour gagner des marchés au conseil général
Le Courrier de Mantes
Publié le:  24 octobre 2001

Les entreprises courtisaient-elles les fonctionnaires ainsi que les élus du département pour obtenir les marchés ?

Une chose est sûre, elles se sont affrontées dans une course effrénée à l’aide de travaux gratuits, de cadeaux et de voyages touristiques : Corée, Turquie, Italie, Hongrie. Pour Christian Dufour, «il s’agissait de marques d’amitié !»

«Je reconnais la corruption. Mais je n’en n’étais pas l’instigateur. Je ne veux pas porter le chapeau pour les autres.» Pierre Cassier, l’ancien directeur du service des bâtiments départementaux, est entré dans le vif du sujet, mercredi 17 octobre.

Le tribunal a en effet décortiqué les mécanismes qui poussaient les entreprises à payer pour obtenir les marchés du département. Elles participaient à une véritable course aux largesses, aux cadeaux, aux voyages pour «ne pas se faire distancer», comme le reconnaîtra l’entrepreneur Alain Muret. Car pour le gérant d’entreprise le but était de «se faire bien voir auprès des donneurs d’ordres».

Un «racket organisé»

«Je me suis occupé de quelques travaux d’électricité, de climatisation, de plomberie chez Pierre Cassier à prix coûtant», assure de son côté le dirigeant de la STEPC, Stanislas Szalka. Des travaux qui dépassent les 50 000 francs et qui de surcroît n’ont pas tous été payés. Le tribunal s’est alors demandé qui des fonctionnaires ou des entrepreneurs étaient les victimes du système, sachant que tous ont semble-t-il tiré parti de la situation.

Pour Pierre Cassier les travaux étaient des «remerciements ou des anticipations» et des «avantages» mais c’était la volonté des entrepreneurs : «Szalka ne voulait pas m’envoyer de factures. Il a fallu que je lui envoie une lettre recommandée pour payer.»

De son côté Stanislas Szalka n’a pas hésité à qualifier de «racket organisé» ce genre de prestations, selon lui obligatoires. Des prestations qui ne vont pas se limiter à STEPC. Donato, Muret Frères, Verger Delporte, Jamault… Toutes les sociétés vont apporter leur «petite pierre», selon l’expression d’un entrepreneur.

«Le Département, un pactole !»

Ainsi, pour le dirigeant de Verger Delporte Jean-Claude Poupard, «il fallait mettre de l’huile dans les rouages car pour une entreprise, le conseil général représentait un pactole.»

Pour l’entreprise Jamault, l’argent donné aux décideurs serait passé par des fausses factures ou des surfacturations à la société CRI gérée par les Cassier. «J’ai acheté pour 53 000 francs de plaquettes publicitaires que j’ai mises à la poubelle dans la seconde», se souvient Marcel Jamault. Enfin, pour l’entreprise Donato, c’est un voyage à Rome payé à la famille Cassier qui aurait servi de remerciements.

Des largesses qui concernent également l’un des bras droit de Pierre Cassier, Yves Col. Ce dernier, qui a pu se payer avec ses deniers personnels le terrain (500 000 F) sur lequel il a bâti sa maison, n’a en revanche pas su résister à la tentation des entreprises : «Tu devrais prendre un frigo américain (14 000 F) et une baignoire à bulles (27 000 F)», lui aurait dit Stanislas Szalka qui va lui faire pour 140 000 francs de travaux impayés en tout genre.

«J’ai agi par faiblesse, c’était un coup de folie», admet Yves Col, qui se dit victime du système. «Les entreprises me tenaient», avance-t-il, avant de nier toute contrepartie pour les largesses consenties. Il conclut d’ailleurs : «Je ne suis pas un fonctionnaire corrompu. Car je pouvais sanctionner les entreprises quand elles ne travaillaient pas bien.»

Vendredi 19 octobre, c’est l’ex-directeur général des services au conseil général des Yvelines et ancien préfet Christian Dufour qui dut s’expliquer sur les nombreuses largesses dont il fut l’objet entre 1990 et 1994 : un appartement acheté au Chesnay avec un acompte de 100 000 francs donné par les entrepreneurs locaux, des travaux réalisés dans sa résidence secondaire du Goulet, dans l’Eure, là encore par des entreprises franciliennes…

Si, pour les entrepreneurs, les cadeaux étaient nécessaires pour «ne pas déplaire à M. Dufour », selon Stanislas Szalka, ou parce que « c’était important pour l’entreprise», selon Alain Muret, pour l’ancien préfet, qui « ignorait tout de cette surenchère », «il s’agissait d’une marque d’amitié déployée au moment où j’étais seul dans une situation de faiblesse après le décès de mon épouse et de ma fille.»

Une «marque d’amitié» qui va pousser les entreprises à se battre pour lui payer des voyages (Corée du Sud, Hongrie, Turquie, Russie) ou des déjeuners dans de grands restaurants. «Il y avait une boulimie de l’argent, mais Dufour devait avoir une clé du système» a tenté de résumer Jean-Claude Poupard. Un système plutôt cher pour tout le monde.

Travaux gratuits chez les élus

Lundi, c’était le tour des élus. Claude Dumond, l’ancien maire de Dampierre, et ancien vice-président du conseil général des Yvelines a dû s’expliquer sur les nombreux travaux effectués sans presque jamais de facturations par les sociétés STEPC, Verger Delporte, Jamault Chapelle… pour un montant qui serait de 1,4 million de francs notamment dans sa maison de Dampierre ainsi que chez sa fille domiciliée également à Dampierre en 1992.La justice lui reproche d’avoir également bénéficié de voyages tout frais payés par les entrepreneurs qui souhaitaient «se faire bien voir du conseil général», selon l’expression de Stanislas Szalka.

Prétextant préalablement « être en difficulté financière » en 1992, Claude Dumond a indiqué : «À l’époque les voyages payés par les entreprises ça se faisait courament. C’était avant l’affaire Botton !», avant d’ajouter : «J’ai demandé des factures qui ne venaient jamais. Je n’ai pas l’impression d’avoir été corrompu. Je n’ai jamais mélangé le travail personnel et mes fonctions professionnelles. Je reconnais que j’aurais dû être plus intransigeant et plus rigoureux.»

De son côté Jacques Leport a dû s’expliquer sur les travaux réalisés à son domicile à Versailles ainsi que chez son fils pour un montant qui serait de 250 000 francs sur plusieurs années. Il a souligné : «J’ai été négligeant. Je ne recevais pas de factures alors je ne payais rien. Mais je peux vous dire que je ne me suis jamais fait arroser.» Et de conclure : «Si je peux les payer aujourd’hui, je le ferai.» Une réaction un peu tard.


Versailles, au temps de la chaise à porteurs

À entendre ce qui se passait au conseil général des Yvelines à Versailles, entre 1990 et 1995, on peut se demander si la ville ne vivait pas encore à l’époque de la chaise à porteurs. Ces derniers étant les entrepreneurs.

Car on a pu apprendre que le parking souterrain du conseil général — le plus cher de France — a coûté finalement 52 millions de francs contre 32 prévus initialement. Une somme royale qui s’explique par des travaux délicats voire délirants et souvent fastueux effectués à coups d’avenants. « On ne reculait devant rien », a tenté d’expliquer l’un des entrepreneurs qui établit le prix de la place de parking à 195 000 francs.

«Ne pas réveiller la mère du préfet !»

«Lorsqu’un arbre nous gênait, on le contournait (250 000 F). On nous demandait de décaler les heures des chantiers pour ne pas réveiller la mère du préfet (2,4 millions de francs) !»

Autre anecdote qui frise la caricature évoquée au cours de la semaine dernière : les entrepreneurs se retrouvaient dans un restaurant de Coignières en compagnie des décideurs c’est-à-dire des hauts fonctionnaires ou des élus avec à chaque fois un seul objectif les courtiser pour l’obtention des marchés. Des additions qui dépassaient parfois les 2 000 francs à deux et qualifiées d’«atrocement chers» par l'entrepreneur Alain Muret.

On apprend alors que le homard était le plat de prédilection de Christian Dufour. Que l’ancien préfet a reçu une montre de 8 000 francs en cadeau là encore «par amitié», selon lui ou bien encore un tapis de 20 000 francs payés à quatre pour sa Légion d’honneur.

Le tribunal a enfin rappelé qu’une société avait posé du carrelage dans la cuisine de la «dame de compagnie» de Christian Dufour sans se faire payer. «Elle ne payait pas car elle était avec monsieur Dufour», explique alors Stanislas Szalka propos immédiatement démenti par l’intéressé.




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