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L’art moderne et Marcel Sembat : les deux passions de Georgette Agutte
La mairie de Bonnières a racheté la maison
Le Courrier de Mantes
Publié le:  25 août 2004

L’atelier de Georgette Agutte au deuxième étage de la maison de Bonnières.

Elle, artiste non conformiste, élève de Gustave Moreau, proche des fauvistes, lui homme politique, figure du socialisme : Georgette Agutte et Marcel Sembat vécurent l’amour fou. Leur passion eut souvent pour cadre la maison de Bonnières où le couple aimait à résider pour échapper au tumulte de la vie parisienne. Georgette Agutte y avait un vaste atelier donnant sur la vallée de la Seine. Jours tranquilles à Bonnières…

49 et 51, rue Marcel-Sembat, le portail rouillé et la façade noircie par le temps ne laissent rien deviner des heures heureuses, des conversations passionnées et des réunions entre amis où l’on refaisait le monde autant en politique que sur le chevalet.

Dans les allées fleuries du jardin aujourd’hui rendues aux herbes folles, Henri Matisse, Georges Rouault ont sûrement passé quelques dimanches charmants en compagnie de leurs hôtes.

La propriété appartenait à un enfant du pays, Marcel Sembat, né à Bonnières en 1862, fils du receveur des postes.

Homme de gauche réformiste, il est considéré aujourd’hui comme une figure du socialisme en France. D’abord journaliste, chroniqueur judiciaire, puis critique d’art, il collabora à la Lanterne et à L’humanité de Jaurès. Élu député en 1893, il fut ministre des Travaux publics de 1914 à 1916. Il choisit Léon Blum comme chef de cabinet.

Mais, Marcel Sembat était aussi un grand amateur d’art. Une passion, qu’il a partagée avec une femme hors du commun, artiste elle-même Georgette Agutte.

« Dès les beaux jours, Georgette Agutte s’installait à Bonnières où Marcel Sembat venait la rejoindre tous les soirs après ses activités à Paris. Ils y passaient une partie de leurs vacances », explique-t-on à la mairie.

Née le 17 mai 1867 à Paris, Georgette Agutte était la fille de Georges Agutte peintre et élève de Barrias et de Corot.

La jeune femme marche sur les traces paternelles. Vers 1893, elle rejoint l’atelier de Gustave Moreau comme élève libre. Elle retient de cet enseignement la liberté d’esprit et l’indépendance. Elle y côtoie Matisse et Georges Rouault.

Artiste non conformiste, elle aura été la seule femme à fréquenter l’école nationale supérieure des Beaux-arts. Peintre à la palette débordante de couleur, elle participe régulièrement au Salon de la Société des Artistes et expose dans les galeries parisiennes les plus prisées du moment, notamment chez Bernheim et Druet. Membre d’honneur du Salon d’Automne elle est saluée par le grand Guillaume Apollinaire

« Elle bénéficie de l’attention et du soutien d’un mari aimant qui apprécie son art. (…) Quelles que soient ses obligations en tant que femme de député, elle s’astreint régulièrement au travail », lit on dans le catalogue du musée de Grenoble.

Les femmes à la coupe, d’orange (1910-1912), le portrait de Mme Branting (1919) figurent parmi ses toiles majeures. Une cinquantaine d’œuvres, sculptures, gouaches, dessins, huiles sont répertoriées.

A noter que la mairie possède deux de ses toiles dont une huile qui représente l’arrière de la maison de Bonnières sous une avalanche de feuilles et de fleurs.

L’amour fou

Mais l’œuvre de sa vie est sans aucun doute l’amour fou qu’elle a eu pour Marcel Sembat. Un amour partagé et couronné d’un mariage en 1897.

Le couple se passionne pour l’art moderne et collectionne les œuvres des peintres néo-impressionnistes d’abord Signac, Cross, Maximilien Luce, puis des fauves, beaucoup de fauves. Cinq peintures, cinq dessins et deux gravures de Matisse font partie de la collection, mais aussi des Gauguin, des Derain, des Van Dongen, des Vlaminck, des Vuillart et des Roussel avec des œuvres graphiques postérieures à leur période Nabi. « Le contenu de la collection reproduit fidèlement les relations que les Sembat entretenaient avec les anciens de l’atelier de Gustave Moreau », lit-on dans la revue des musées nationaux.

La collection est aujourd’hui rassemblée au musée de Grenoble. Le legs Agutte-Sembat en fait l’un des musées les mieux dotés pour cette période du tout début du XXe siècle.

Réunis de leur vivant par leur amour de l’art moderne, ils le furent dans la mort. Marcel Sembat décède brutalement d’une hémorragie cérébrale le 5 septembre 1922 dans leur maison de Chamonix. Georgette Agutte ne supporte pas de vivre sans lui : « Voilà douze heures qu’il est parti. Je suis en retard ». Ce sont les mots qu ‘elle rédige sur un billet avant de se suicider. Elle laisse également des instructions à sa mère : « Pour les tableaux si on peut faire un tout petit musée de ce qu’il y a de mieux et de le donner à un musée de province. C’est le désir de nous deux que le musée soit fait en y mettant les meilleurs tableaux de moi que tu choisiras ».

Connaissant l’importance de la collection, le conservateur du musée de Grenoble Andry-Farcy mit tout en œuvre pour l’acquérir.

Il faut désormais se rendre à Grenoble pour suivre les traces des amours romanesques du couple Agutte-Sembat. A Bonnières, il ne reste plus rien dans la maison que la ville vient d’acquérir avec le projet de restaurer le jardin impressionniste (lire plus bas).

Cependant, le vaste atelier d’artiste avec sa grande baie vitrée donnant sur les coteaux de la Seine, où peignait Georgette Agutte, conserve comme une présence à peine palpable, quelque chose de l’atmosphère qui devait régner dans la demeure autrefois. Une question de lumière sûrement.


Un musée Agutte-Sembat à Bonnières ?

L’an dernier, la mairie a racheté la maison de Marcel Sembat. La bâtisse n’a guère de style, mais elle est immense et dotée d’un grand terrain. Elle a aussi l’avantage de disposer d’une maison de gardien. C’est là que la ville veut installer une maison de la petite enfance et un centre de loisirs. Le dossier a été déposé à la CAF des Yvelines et à la direction départementale de la jeunesse et des sports.

Le jardin aujourd’hui est en friche. Il devrait un jour retrouver ses couleurs d’antan. « Nous avons effectué un premier bilan phytosanitaire et nous avons déposé un dossier auprès de l’Agence des espaces verts et du conseil régional pour financer la restauration du jardin. Nous avons retrouvé les plans d’origine pour le faire à l’identique. Bien évidemment, nous procéderons par tranche », précise le maire Jean-Marc Pommier.

Et la maison ? Là, les élus ont bien des pistes de travail, mais le conseil municipal n’a pas encore tranché : transfert de la bibliothèque, création d’un pôle culturel ? « Il faut voir comment une opération pourrait s’articuler dans le cadre de la politique de développement touristique du Mantois », souligne le maire.

Il pense aussi à la création d’un petit musée qui trouverait une place idéale dans le bel espace que constitue l’ancien atelier de Georgette Agutte. La mairie est en pourparlers avec la famille pour réunir des objets et quelques œuvres ayant appartenu au couple Agutte-Sembat.

Enfin, la commune a racheté la collection complète des ouvrages de Marcel Sembat qui se trouvaient à Bonnières : 5 000 livres dont des ouvrages rares comme une encyclopédie de médecine datant du XVIIIe et une histoire du socialisme avant le congrès de Tours en 1920. Jean-Marc Pommier aimerait ouvrir ce fonds aux chercheurs. Cela apporterait une touche supplémentaire à l’attrait de la maison.

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