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Jeanne Champion hallucine chez les lycéens

Le Courrier de Mantes
Publié le  06 novembre 2002
— A la grille du lycée Saint-Exupéry avec Mohamed Dagdad, qui fit partie des ateliers d'écriture.

En un assemblage de textes, beaux, cruels, désespérés, Jeanne Champion relate dans un essai paru en octobre - J’hallucine (Fayard) -, un travail d’expression et d’écriture mené avec plusieurs classes du lycée Saint-Exupéry de Mantes-la-Jolie, depuis 1998. Plus que le produit d’un atelier d’écriture, J’hallucine illustre la magie d'une rencontre, et la richesse des échanges suivis entre l’écrivain et le quartier du Val-Fourré, représenté ici par la jeunesse.

LE COURRIER : Comment est né ce projet d’atelier d’écriture et pourquoi l’avoir mis en place au lycée Saint-Exupéry ?

Jeanne CHAMPION : J’habite un petit village du Mantois. Je suis resté longtemps à ignorer Mantes-la-Jolie, lorsqu’un jour j’ai fait la connaissance d’une personne qui exerçait ses talents au lycée Saint-Exupéry. Je lui ai proposé mes services d’écrivain bénévole, parce que je sentais que l’âge et l’égoïsme étaient sur le point de gagner la partie. Je souhaitais aussi rendre ce qu’on m’avait donné par le passé.

Comme je le raconte dans l’avant-propos de mon livre, je me suis retrouvé un matin dans le bureau du conseiller d’éducation du lycée. Il m’a alors présenté à ce professeur. C’est à elle que je dois ce plaisir que j’ai eu à fréquenter ces adolescents en mal de recevoir.

Avec l’accord du proviseur de l’établissement, nous avons décidé de plusieurs interventions par mois dans une classe de seconde, puis l’ouverture d’un atelier d’écriture le samedi matin, où malheureusement peu d’élèves ont pu se rendre. Je suis intervenue ensuite deux ans plus tard dans une classe de première. Là, j’ai été invitée à provoquer les élèves, à les interpeller. Tout mon travail a tourné autour de la carence de lecture et de la difficulté d’écriture chez les adolescents. Cette génération est happée par les images de la société du spectacle, elle ne sait plus s’exprimer à l’écrit. Avec un papier et un crayon en main, ils sont paniqués. Et pourtant, ces jeunes ont le regard acéré et une puissance de réflexion. Ils ne lisent pas, et sans lecture, ils sont perdus. En lisant, ils auront de moins en moins peur. Tous les grands textes sont réimprimés régulièrement. Qu’ils en profitent !

Vous avez débarqué dans un univers qui vous est complètement étranger (la jeunesse des cités), comment avez-vous fait pour vous imposer, et quelle méthode avez-vous mis en œuvre pour que votre travail séduise les élèves et aboutisse ?

Il faut conquérir leur insolence et leur agressivité. La distance est bien là de part et d’autre. J’ai eu toujours recours au rire et à la provocation pour atteindre cette jeunesse, parfois violente et hantée par la désespérance. En atelier, au début, ils ont été surpris de mes interventions, dont ils ne comprenaient pas le sens. J’ai respecté l’hostilité des uns et la pudeur des autres. Les lycéens ont fini par me prendre en sympathie. On décèle rapidement une immense demande d’amour et de fermeté. Les mômes ont besoin d’affect, d’être reconnus, et de coups de pied au cul ! Sous une carapace de violence et de bouderie, la plupart ont un grand cœur.

Quand on arrive de l’extérieur, pour que les choses se dénouent, il faut aller les voir ou les inviter à venir vers soi en les interpellant. "Salut pote ! Ça va les gars ?!" ... c’est ma méthode ! Un soir je me suis approché d’un groupe à la sortie d’un supermarché, je leur ai proposé des cigarettes… ils étaient surpris et ravis à la fois. Nous sommes restés à discuter ensemble un bon moment sur le parking. J’ai horreur de la peur, la peur est à la base de nombreux problèmes.

J’ai gardé le contact avec quelques-uns de ceux qui ont participé aux ateliers. Des liens souvent très forts et privilégiés se sont tissés. Je n’ai jamais eu aucun problème “grave” au Val-Fourré. J’espère pouvoir continuer à croiser ces gosses…

Je me souviendrai de leur réponse lorsque le conseiller d’éducation leur a demandé à la fin de l’atelier : "Pourquoi avez-vous accepté Jeanne ?" "Parce qu’on a senti qu’elle avait un bon fond !", avaient-ils répondu... Ils ne m’ont pas accueillie parce que j’étais écrivain. Les "statuts" sociaux ne les intéressent pas. Ils savent qu’on les enfume assez avec ça !

Cette cohabitation de plusieurs années, dans laquelle vous mettez en scène votre langue et la leur dans une sorte de confrontation, est-ce que cela a changé quelque chose à votre travail d’écrivain ?

Bien sûr ! Cette expérience a changé mon écriture. Ces jeunes m’ont donné une liberté d’écriture ! Ils ont aussi permis à ma violence de pouvoir s’exprimer. Pour partie, le gratin intellectuel parisien me fait vraiment “chier” avec des discours qui m’emmerdent ! J’ai découvert depuis une autre vie à Mantes.

Votre ouvrage révèle un tableau assez noir de l’univers des adolescents, du regard qu’ils portent sur eux, de leurs relations entre eux. Au jeu de la provocation, vous n’imaginiez pas qu’ils vous mèneraient si loin…

En fréquentant ces jeunes, j’ai découvert une réalité qu’on connaît peu et qui tient à une lutte intercommunautaire. Il faut savoir que dans ces banlieues, ce sont les jeunes "blacks" qui en bavent le plus. Beaucoup de jeunes maghrébins les méprisent.

Les deux communautés sont foncièrement différentes. Les blacks sont créateurs de langue, de danse, de mouvement. Le black, c’est le corps. Ces types sont élancés, magnifiques ! Tandis que les Maghrébins sont plus proches de notre civilisation. C’est le cerveau et non plus le corps qui prime. Ce sont des cérébraux. Ils ajoutent à cela une violence que les "blacks" ont emprunté. Cela donne un mélange détonnant.

Au long de l’atelier, vous leur tenez quasiment toujours un discours rebelle aux chimères de la consommation, dans quel but ?

Pour qu’ils créent ! Pour qu’ils découvrent leurs potentiels de créativité. Ces mômes sont les produits des multinationales. On se sert d’eux pour les stigmatiser. Ils me disent qu’ils sont insensibles à la pub… "Levez-vous, montrez-moi vos godasses ! Montrez-moi vos blousons !" (Jeanne Champion se lève et brandit vigoureusement l’index en direction d’un élève imaginaire). Je les ai souvent mis en garde, "vous êtes des enfants du loft et de la pub ! … on se sert de vous pour vous stigmatiser !". La violence commence par les atteindre du sommet, en les écrasant.

J’ai été très touchée par la noirceur des portraits qu’ils ont faits d’eux-mêmes. Ce sont tous des portraits de désespoir. Il n’y en a pas un seul qui s’est mis en valeur. L’outrance de leurs propos, comme la surcharge de certaines dénonciations ne sont que des répliques à l’indécence qu’on lit ou qu’on voit partout… Mais je leur ai répété, pour qu’ils ne passent pas leur temps à pleurer sur leur sort, l’enfer était bien pire au XIXème siècle ! Je souhaite que ce livre soit une réponse à leurs démons et à leurs désespoirs. C’est un livre de résistance qui doit contaminer tous les mômes. Pourvu qu’il les initie aussi à la dérision, afin qu’ils puissent tous se faire accepter comme d’authentiques rebelles !

Comment votre manuscrit a-t-il été reçu par votre éditeur ? Quel impact peut-il avoir maintenant, et sur quels publics selon vous ?

Ce livre, je dois sa publication à Claude Durand, le directeur de Fayard. Il l’a fait par sympathie pour moi. Sinon, dans le milieu de l’édition parisienne, personne ne croyait à ce type de travail. Et la réalité sociale des cités de banlieue peut passer au-dessus de bien des têtes ! Je souhaite que ce bouquin se vende aux ceintures des grandes villes. Dans ces banlieues turbulentes, qui créent les mouvements, y compris de révoltes ! Si on retire tout à un être, on fabrique une bombe.

Propos recueillis par Frédéric ANTOINE

Jeanne Champion sera présente le 10 novembre prochain de 11h à 19h, au Collectif 12 friche André-Malraux - 174, Bd du Mal Juin), en compagnie d’autres écrivains qui participeront à la célébration des 25 ans de la librairie mantaise “La Réserve”. (contact organisation : Association Les Amis de la Réserve, 14 rue Henri-Rivière, 78200 Mantes-la-Jolie - 01 30 94 53 23)


“Jeanne a rempli nos sacs vides”

Trop provoc’, trop exubérante, certains élèves ont préféré se tenir à distance, d’autres ont joué le jeu avec Jeanne Champion. Rencontre déterminante dans leur vie de lycéens. Yann et Mohamed ont découvert la planète Champion, où il souffle un vent de vie plus fort que tout.

Pour Mohamed : “Une seconde mère

Mohamed Dagdag, a le regard noir, un brin fier. Genre prince du désert. Mais quand on lui parle de Jeanne Champion, ses yeux s’illuminent comme ceux d’un gosse. Sa rencontre avec l’écrivain date de 1997. Année où l’OVNI, Jeanne Champion a atterri sur les terres de St-Ex à l’invitation du prof de français, Béatrice Gerlaud. “C’était ponctuel, mais intense. On était très surpris, parce que ça n’entrait pas dans les conventions scolaires. C’était quelqu’un d’extraordinaire, même dans sa tenue. Elle portait un pantalon à carreaux jaune et vert. Elle nous a d’abord poussés au rire et à la dérision. Je me souviens d’un voyage en car pour aller à la maison de Zola à Médan. Pendant le trajet, elle cherchait sans cesse à provoquer notre questionnement. Au départ, il y a une grande méfiance. Elle nous dérangeait comme un vent qui vous souffle très fort de face”.

Alors forcément, les élèves se sont arc-boutés avant d’entrer dans le jeu. Mohamed était l’insolent, le rebelle de la classe. Est-ce pour cela que la relation a été plus forte ? “J’avais peur de découvrir qui j’étais, peur qu’elle ne déclenche des émotions que je ne voulais pas montrer. Mais au fur et à mesure des séances, des échanges se sont opérés. On se découvrait les uns les autres à travers ce travail. Jeanne nous a porté une reconnaissance. Elle a rempli nos sacs vides.”

En tout cas, l’écrivain est devenu comme une seconde mère : “Elle fait partie de ma famille. Ma mère a été très fière de l’accueillir et heureuse de cette relation filiale”. Rencontre décisive : “Elle m’a apporté énormément de choses. Elle m’a montré que le monde est possible. Elle et moi, on est dans le même combat”. Aujourd’hui étudiant en droit à Paris, il rêve son avenir en grand : sciences po, l’école nationale de la magistrature...

Yann : “Elle nous a fait sortir de nos coquilles”

“Elle est pêchue, Jeanne. Quand elle a débarqué dans la classe, c’était comme un ouragan”. A 17 ans, Yann a été sidéré par l’énergie, estomaqué par l’extraordinaire jeunesse de Jeanne Champion. C’était l’an dernier en classe de première L, option théâtre. “Notre prof de français nous avait beaucoup parlé d’elle. Mais la première fois qu’elle est intervenue, ça dépassait ce que j’avais imaginé. J’ai eu du mal parce qu’elle se livrait complément. Ça m’a fait peur. On n’est tellement pas habitué à voir des gens comme elle dans le milieu scolaire”, témoigne Yann.

Passés la réserve et le trouble des premières rencontres, Yann a fait partie des assidus des ateliers d’écriture. Il se souvint entre autres des séances où elle avait proposé aux lycéens de faire leur autoportrait, strip-tease purement littéraire, mais ô combien dérangeant pour nos chers ados : “On était très pudique. Elle nous provoquait pour nous pousser dans nos retranchements, nous faire sortir de nos coquilles. C’était un travail très enrichissant.”

Loin des cours traditionnels, les ateliers ont été très bénéfiques : “J’écrivais déjà des petits textes. Nous avons travaillé sur la syntaxe pour sortir du style scolaire. Jeanne m’a appris à laisser reposer un texte comme on laisse reposer une pâte pour la retravailler ensuite. Au départ, on écrit sous l’impulsion. Quand on y revient, on s’aperçoit qu’il y a des répétitions, des lourdeurs. L’idée est toujours présente, il faut la reformuler, approfondir certains aspects, en alléger d’autres.”

La visite au salon du livre dans le tourbillon Jeanne Champion : inoubliable ! Yann qui hésitait entre une filière littéraire et une voie plus scientifique se sent aujourd’hui très à l’aise dans ses baskets. Il est en terminale L, heureux d’y être et envisage de faire un BTS des métiers de l’édition.

“Elle nous disait toujours que c’était en côtoyant des jeunes comme nous qu’elle arrivait à trouver cette énergie. Elle disait qu’on était exceptionnel”. Pas franchement le discours habituel tenu dans les bahuts. “Je n’aurais jamais cru qu’un écrivain comme elle puisse s’intéresser à des élèves de St-Ex et en fasse un livre”. Vrai, ils sont fiers de leur chère Jeanne.

F.C.

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