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San Antonio était né aux Mureaux
"Cette ville a été capitale pour moi"

Le Courrier de Mantes
Publié le  15 juin 2000

Si le cinéma des Mureaux porte le nom de Frédéric Dard, ce n’est pas seulement parce que le maire est un lecteur assidu de San Antonio, mais parce que le père du célèbre commissaire et de sa seigneurie Bérurier, fut muriautin pendant près de 15 ans. C’est là au début des années 50, dans une modeste bicoque d’abord, puis dans une villa cossue de la rue de la Haye, changement de standingue, qu’il a imaginé la saga truculente de San Antonio.

Il y a 5 ans, le 25 novembre 1995, Frédéric-Dard était revenu aux Mureaux sur les lieux du crime en quelque sorte, pour l’inauguration du cinéma. La ville lui avait fait la fête. Véritable déclaration d’amour, 30 ans après, entre l’écrivain devenu une gloire et ses amis muriautins. En apprenant sa mort, le 6 juin, dans son village de Gstaad en Suisse, ils se souviennent de l’homme au regard clair, de sa gentillesse hors du commun et ils ont le bourdon. Pas possible qu’il leur ait fait un coup de Trafalgar pareil !

Lors de son passage en 1995, Frédéric-Dard avait accepté de nous donner une interview. Il y parlait de sa vie aux Mureaux, du début des années 50 jusqu’en 1966, de son travail, de son besoin incessant d’écrire. Nous retranscrivons ici l’interview de l’époque. Une “redif” histoire de s’en payer une dernière tranche.

Le Courrier : Lorsque le maire vous a demandé si vous acceptiez que le cinéma des Mureaux porte votre nom, quelle a été votre réaction ?

Frédéric Dard : D’abord j’ai été très honoré. Et puis ça m’a fait peur. Je me suis dit : “Est-ce que j’ai vraiment mérité cela ?” Mais c’est aux Muriautins de juger si un saltimbanque comme moi peut donner son nom au cinéma de la ville. Si les gens pensent que le coup est jouable, alors je suis d’accord et j’en suis fier.

L.C. : Comment êtes-vous arrivé aux Mureaux ?

F.D : Je venais d’une famille modeste. J’habitais Lyon et je voulais conquérir Paris. Comme je n’avais pas d’argent, j’ai trouvé une petite annonce du genre “Echangerais maison en région parisienne contre un appartement à Lyon” : c’est comme ça que j’ai débarqué aux Mureaux dans les années 50.

L.C. : Les débuts ont été plutôt difficiles, c’était l’époque des vaches maigres ?

F.D. : Oui Les Mureaux, c’est le seul endroit de la planète où j’ai crevé de faim, au moins pendant quelques mois. Je me souviens que la nuit, notre fils frappait à la porte de notre chambre parce qu’il avait faim. C’est quelque chose qui vous galvanise un homme. J’ai découvert à cette époque mon potentiel à travailler. Je me suis mis à écrire jour et nuit. J’ai compris par la suite que les amis que j’avais ici m’avaient aidé à vivre, parce que je menais une vie terrible de labeur. J’avais perdu le sommeil. Pour tenir le coup, je bouffais sans arrêt. J’étais devenu un type de 100 et quelques kilos.

L.C. : Quelle impression cela fait-il de revenir aux Mureaux, une trentaine d’années après ?

F.D : Je suis parti des Mureaux sur la pointe des pieds. Ce jour-là, je n’étais pas faraud : je quittais ma femme. Revenir aujourd’hui, c’est comme un rêve. J’ai l’impression que je me réveillerai demain matin en me disant : “quel drôle de rêve j’ai fait !” Je suis comme un boomerang qui est revenu à son point de départ. Aujourd’hui, je sens que c’est un grand jour. Les grands jours, on ne les reconnaît pas tout de suite. Il faut que la décantation se fasse. C’est par la suite, on sent qu’on est passé par un endroit qui désormais reste incontournable, qui ne veut plus s’effacer de votre mémoire. Ce phénomène, je viens de le vivre. Cet après-midi lorsque je déambulais dans la rue, je me disais c’est un moment de sérénité, de plénitude. C’est un moment où un homme arrive tranquillement au bout de sa route après avoir beaucoup bossé et beaucoup aimé. Cette ville a été capitale pour moi. Ma carrière, c’est en partie à ce sol, à ce ciel, à ces vieilles pierres, à ces ruelles qui subsistent encore, que je la dois.

L.C. : Parlons un peu littérature. Etes-vous un homme satisfait de son travail ?

F.D. : Non, pas pleinement satisfait. Je me demande si j’ai bien fait. J’éprouve parfois un peu de mélancolie à ne pas avoir écrit de choses plus ébarbées.

L.C. : Dans les années 70, on lisait San Antonio en douce. Dix ans plus tard, les critiques reconnaissent votre talent et les universitaires commencent à consacrer des thèses à San Antonio. Comment expliquez-vous cette évolution ?

F.D. : Je vais vous raconter une anecdote. Lorsque je suis arrivé à Genève, j’ai inscrit ma fille à l’école internationale. Le directeur m’a demandé, un jour de venir faire une conférence. Peu de temps après, j’ai rencontré une mère de famille qui m’a dit : “Ah, vous êtes Frédéric Dard. Il y a quelques années ma fille a été renvoyée de l’école parce qu’elle a été surprise en train de lire des San Antonio”. J’ai exprimé mon étonnement au directeur et je lui ai demandé “Est-ce les mœurs qui ont tellement changé ou est-ce moi qui suis devenu académique ?”.

L.C. : Vous avez écrit plus de cent trente San Antonio. Comment trouvez-vous encore l’inspiration ?

F.D. : C’est très simple : je prends une feuille blanche. Je me mets à ma machine à écrire. Je tape “Chapitre premier” et je démarre. J’ai quelque chose de phénoménal, c’est l’imagination. J’ai comme un appareil de projection dans la tête.

L.C. : Pourriez-vous arrêter d’écrire ?

F.D : Non. Impossible. L’écriture, c’est plus qu’une nourriture. Vous pouvez rester plusieurs jours sans manger. Mais pas sans pisser. Pour moi, l’écriture c’est pareil. Dans la vie, je suis un bonhomme tranquille. Mais au fond, je sens une révolte permanente. Ça gueule en moi. Si j’arrêtais d’écrire, je ne pourrais pas vivre...

Propos recueillis par Francine Carrière

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