En 2005, nous étions pourtant tout près du but… Stoppés par la banquise compacte à l’endroit où Jules de Blosseville a aperçu cette côte pour la première fois, nous avons pu photographier à la fois les montagnes d’Islande et celles du Groënland ! une visibilité exceptionnelle qui a permis aux Vikings de savoir qu’il existait bel et bien une terre à l’ouest de l’Islande. Encore un des mystères de leur navigation dévoilé.
En 2006, la côte est bloquée, rien à faire. Nous dorlotons « Vagabond’elle » au Port de l’Ilon pour la saison 2007 : peintures, vernis, révision complète du moteur et des voiles, construction d’une timonerie en dur pour remplacer la tente usée par les UV. Afin de garantir la réception des photos et cartes météo et glaces en nous affranchissant des aléas de la propagation radio, notre ami Patrick Gibassier nous prête un système Inmarsat. C’est une sécurité inouïe, car nous pouvons désormais obtenir les dernières informations et analyses par satellite, directement à bord et en pleine mer.
Nous ne sommes que tous les deux pour la campagne 2007, notre amie et collègue botaniste s’étant désistée en cours de route pour raisons graves de santé. C’est plus fatiguant, certes, mais d’un autre côté nous sommes entièrement libres de nos mouvements. Nous pouvons attendre une bonne fenêtre météo pour naviguer tranquillement sans être contraints par les rendez-vous à l’aéroport pour les changements d’équipage. Intellectuellement, c’est le paradis : être avec la personne qu’on aime, avec laquelle on navigue depuis plus de trente ans, en qui on a confiance à 200 %, dans un décor de rêve, quel luxe ! Nous prenons notre temps, tout en le mettant à profit. Les six semaines d’attente en Islande et notre incursion en mer du Groënland nous permettent d’approfondir certains problèmes relatifs au changement climatique, d’étudier un phénomène de courants marins et de nous plonger dans les ressources importantes, au sujet des Vikings en particulier, de la splendide bibliothèque de Reykjavik.
Toutefois, les choses ne se présentent pas bien au niveau des glaces sur la côte est du Groënland mais à la fin de l’été, une anomalie se produit en mer du Groënland : une partie du courant chaud Irminger - une branche du Gulf Stream - est déviée vers la Terre de Blosseville et, en l’espace de deux semaines, la glace qui bloque la côte commence à fondre à toute vitesse. Nous fonçons… dans le brouillard, bien sûr.
L’espoir renaît
En nous faufilant entre les icebergs et les growlers, nous avons le temps d’atteindre une terre inconnue avant que les glaces ne se referment. Nous naviguons dans une étroite bande d’eau libre le long de la côte et explorons intensivement chaque baie pendant deux semaines. Les nombreux glaciers grondent en projetant des tonnes d’icebergs que le brouillard cache et en produisant des mini-raz-de-marée qui nous secouent. Dans une baie, nous observons quelques traces très anciennes d’une présence humaine : s’agirait-il de l’équipage de Jules de Blosseville, ou bien d’autres naufragés, si nombreux dans ces parages ? Faute de matériel adéquat et pour ne pas abîmer le site, nous ne touchons à rien.
Terra incognita
Cette côte est particulièrement dangereuse, non seulement à cause des glaces dérivantes et des icebergs provoqués par ses glaciers, mais aussi parce qu’elle offre peu de mouillages sûrs. Pour pouvoir nous reposer un peu et faute d’un meilleur mouillage, nous jetons parfois l’ancre devant un glacier, entourés d’icebergs, de growlers et de débris, mais c’est le seul endroit où notre ancre peut accrocher le fond dans une profondeur d’eau qui corresponde à la longueur de notre chaîne. Sinon, les montagnes hautes de 1000 à 2000 mètres tombent à pic. Notre dernier mouillage nous offre onze glaciers dans un seul fjord. Vision idyllique que nous ne pouvons admirer qu’entre 14 et 20 heures, lorsque le brouillard se lève. Le reste du temps, nous sommes plongés dans une purée de pois épaisse qui nous cache parfois l’avant du bateau… Tous les bruits de la nature résonnent dans l’air cristallin ou sont étouffés par la brume selon l’heure de la journée, avec en bruit de fond les raclements de la glace contre la coque, le chuintement des bulles d’air libérées par la fonte d’un iceberg qui passe, les détonations des glaciers qui travaillent, le vol ou le cri d’un oiseau. Ce fjord n’a pas de nom et aucun pied n’a foulé la plage de galets avant nous. Sur des centaines de milles autour de nous les cartes sont vierges : pas de sondages et des contours de terre approximatifs, le GPS nous situant à l’intérieur des terres… Nous sommes en terra incognita et notre tâche est de remplir quelques blancs. Loin de nos frères humains, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes car même le téléphone satellitaire ne marche pas dans ce fjord encaissé. Tous nos sens sont en alerte, même lorsque nous dormons, nous fonctionnons au maximum de nos capacités malgré la fatigue. La beauté rude et sauvage qui nous entoure est notre récompense, et nous nous sentons à la fois forts et tout petits dans cette nature grandiose et vierge.
Dans la nuit, la mer gèle alentour, prémices de l’hiver. Il faut nous sortir d’ici le plus vite possible. La première tempête hivernale s’annonce et nous levons l’ancre sans délai. Après plusieurs dizaines d’heures de navigation, nous atteignons enfin Stykkisholmur en Islande, juste avant que le vent ne se déchaîne… Le 16 septembre 2007, jour anniversaire du naufrage du Pourquoi Pas ? dans lequel ont disparu le « Commandant-Charcot » et tous les membres de son équipage sauf un, nous jetons des fleurs dans la baie de Faxafloi en Islande où ils ont péri. Mis à part quelques courtes accalmies, le mauvais temps persiste jusqu’en Ecosse où nous accueille l’été indien qui nous permet enfin de nous reposer un peu.
Le rêve de Charcot enfin réalisé
Et nous comprenons que nous venons de réaliser le rêve de Jean-Baptiste Charcot, le gentleman polaire : nous avons exploré la totalité de la Terre de Blosseville ! soit plus de 800 milles de côte. Selon la tradition, nous proposerons aux autorités groenlandaises et danoises de nouveaux noms pour les baies, fjords, caps et presqu’îles découverts.
« Vagabond’elle » se repose pour l’hiver dans l’environnement naturel du port de l’îlon, véritable oasis tout près de l’agitation de la ville de Mantes. Il n’a pas trop souffert de son séjour dans les glaces mais il aura besoin d’un sérieux carénage avant la prochaine expédition… vers le Pôle Nord, comme toujours.
REMERCIEMENTS : Janusz et Joëlle Kurbiel remercient de tout cœur pour leur soutien, sans lequel rien ne serait possible : Acmo – Allin – Bloc Marine – Brument Gestion – Bultez Joëlle – Captain Tolley - Jean Christien – Combitech – Comptoir Mer& Montagne – Corderie Lancelin – D3 Marine – Dessalator – Dickson Constant – Eberhardt Erfmann – Birgir Enni – Esprit Grande Large Equipment – Fischer Panda – France Hélices – Fujifilm – International Peintures – Pierre Jaguenaud – Janusz Kamola – Jean-Pierre Maréchal - Karver – MaxSea – Monoprix – Motul – Narwal – Nke Electronique – Novitec France – Pantaenius – Plastimo - Polaar – Port de Rouen – Port de Sainte-Marine – Port Kernével – Progress – SD Marine – Sezac - Laurent Skinazi – Dominique Souvy – Technic Plaisance Walder – Thira Electronique – Thirslund Søren – Tricots Saint-James – Marc Suard – Tupperware – Uniross – Verbatim – Vetus – Victron Energy – Volvo – Waeco – Paul Warunek – Webasto – Wichard – YKK, et pour leur indéfectible amitié avec l’accueil de « Vagabond’elle » au Port de l’Ilon, Maurice et Eric Brument, ainsi que Patrick Gibassier de TD Com qui a permis l’envoi des articles en direct du bateau par satellite vers le « Courrier de Mantes ».
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