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Ce vieux phoque à barbe blanche nous regarde passer à cinq mètres de lui sans broncher, car il n’y a personne pour le chasser à des centaines de kilomètres à la ronde.

Le rêve du commandant Charcot (3)
Installés au port de l’Ilon, à Sandrancourt, Joëlle et Janusz Kurbiel, climatologues, explorateurs polaires et navigateurs, ont effectué plus de vingt expéditions dans l’Arctique à bord de leurs voiliers de recherche. Ils sont les premiers à longer la Terre de Blosseville et à la cartographier, presque un siècle et demi après le premier relevé de cette partie de la côte orientale du Groenland et malgré plusieurs tentatives, en particulier du célèbre explorateur français, le commandant Jean-Baptiste Charcot. Voici la troisième partie de leur récit.
Le Courrier de Mantes
Publié le:  02 janvier 2008
Page 6 

Surgie du brouillard et délivrée de l’emprise des glaces, la Terre de Blosseville nous a permis de l’approcher pour la première fois en 1980, nous révélant une partie de ses mystères.

À notre retour en Islande, les vieux pêcheurs d’Isafjørdur n’en ont pas cru leurs yeux lorsque nous leur avons montré la carte et les sondages que nous avions relevés. Au cours d’une cérémonie aussi émouvante qu’impromptue ils ont même décerné à Janusz le titre de « ice master/maître des glaces ».

Au cours des années suivantes, il nous est impossible de continuer d’explorer cette côte. J’étudie la situation des glaces chaque année, mais elle reste hermétiquement fermée. Alors nous partons explorer le fameux Passage du Nord-ouest, la route maritime qui relie l’océan Atlantique à l’océan Pacifique par l’extrême nord du Canada. Après cinq saisons de navigation et cinq hivernages, Vagabond’eux est le premier voilier dans l’histoire à franchir le Passage d’Est en Ouest.

Première tentative

Une page de notre vie est tournée, un rêve de plus est réalisé et nous voulons maintenant avancer dans notre étude de l’art de la navigation des Vikings. Notre voilier de recherche/mini brise-glace Vagabond’eux ne correspond pas, d’après les puristes, à une réalité, les Vikings ne possédant pas de navires en acier. À l’occasion d’un séminaire polaire en Pologne, nous trouvons par hasard un magnifique – bien que totalement abandonné – voilier en bois. Nous le restaurons et l’adaptons à la navigation polaire, patiemment, pendant quatre longues années.

Et tout naturellement, le voyage inaugural de Vagabond’elle nous entraîne vers la Terre de Blosseville. En vain. La météo est exécrable, les glaces impénétrables pendant deux années consécutives, nous obligeant à rebrousser chemin vers le sud.

Deuxième

incursion en Terre de Blosseville

Enfin, en 1999, notre persévérance est récompensée. Vagabond’elle attend patiemment aux îles Féroé une conjoncture favorable dans l’été polaire finissant. Nos amis locaux rigolent doucement devant notre obstination à vouloir aller au Groënland cette année-là. Vous feriez mieux d’hiverner le bateau sur place et de rentrer chez vous, disent-ils, pour être prêts à retenter votre chance l’été prochain.

Découragé, Janusz s’apprête à décommander notre équipe de deux collègues botanistes qui attendent notre coup de fil en Pologne pour nous rejoindre, lorsque Joëlle le rattrape en agitant frénétiquement les dernières cartes météo et des glaces. En les étudiant attentivement Janusz entrevoit d’ici à cinq jours une possibilité d’ouverture au travers des glaces vers la terre de Blosseville. C’est vraiment risqué, très risqué même avec un bateau en bois, car une fois sur place il ne faut pas se laisser piéger dans les glaces et rejoindre l’Islande avant l’hiver.

Mais après vingt ans d’attente d’une telle opportunité, la curiosité scientifique est la plus forte : téléphone en Pologne, rendez-vous dans trois jours au nord-ouest de l’Islande. À toute vitesse nous franchissons les 800 km qui nous séparent du point de rencontre, attrapons au vol nos deux collègues, leurs bagages et leur équipement, et nous dirigeons sans plus tarder vers le Nord. Dans le brouillard très dense qui nous entoure, il est impossible de distinguer les champs de glaces. Nous louvoyons au radar, la peur au ventre, et pénétrons dans ce que nous supposons être l’ouverture prévue d’après mon analyse des cartes quatre jours auparavant. Quand on sait avec quelle rapidité la situation change… Et le miracle se produit : le brouillard se déchire tout à coup et nous touchons la terre de Blosseville sous un ciel radieux, exactement à l’endroit où nous avons terminé son exploration en 1980. La côte se dévoile à perte de vue, une magnifique chaîne de montagnes pointues et sévères, sans végétation, sur les versants desquelles « coulent » de multiples glaciers, directement dans la mer.

L’hiver peut arriver en une nuit

Vagabond’elle est à la merci de la moindre tempête car les glaces en mouvement pourraient écraser notre coque en bois. Nous nous mettons au travail sans délai et sans repos : lignes de sondage des fonds, cartographie des baies et fjords, observation de vestiges sur la terre, collecte des échantillons de mousses et lichens.

Le rythme de la vie à bord, sur vingt-quatre heures, est épuisant. Le jour, en plus des corvées quotidiennes et la maintenance du bateau, nous faisons scrupuleusement nos observations pendant que les botanistes collectent leurs échantillons à terre. Puis ils dorment pendant que nous nous déplaçons dans le mouillage suivant. La nuit, c’est à leur tour de travailler sans relâche pour conserver les échantillons prélevés pendant que Janusz et moi assurons à tour de rôle le quart de nuit. Car, même si nous sommes bien ancrés, il faut repousser constamment les glaces qui pourraient bloquer la chaîne de mouillage afin de pouvoir lever l’ancre à tout moment. Parfois il est impossible de jeter l’ancre car aucun endroit n’est favorable, alors nous nous mettons en dérive dans le brouillard qui tombe invariablement avec la nuit et nous glissons à la même vitesse que les glaces, ce qui réduit les chocs contre la coque provoqués par les mouvements de la houle qui vient du large. Quand on n’est pas de quart, on ne dort que d’un œil, entre le crissement des blocs de glace contre la coque et les pas précipités sur le pont de celui qui repousse les plus gros morceaux, arc-bouté sur la perche.

Six cents milles de sondages plus loin, une tempête soudaine repousse les glaces dans notre baie et nous bloque la sortie. L’hiver peut survenir ici en l’espace d’une nuit. L’eau gèle autour du bateau, les nuits rallongent, l’angoisse est au creux de l’estomac, omniprésente, il faut se tenir prêts à quitter le mouillage à tout moment. Patience. Les jours passent et une autre tempête tout aussi violente nous libère de notre prison. Vagabond’elle reprend sa route vers le sud et la liberté. Dans le brouillard, bien sûr. Mais la saison a été fructueuse, et puis il ne nous reste plus que quatre grands fjords et quelques baies à explorer sur la Terre de Blosseville pour réaliser enfin le rêve du Commandant Charcot. Car au cours des huit campagnes qu’il a réalisées en mer du Groënland à bord de son Pourquoi Pas ?, le commandant Charcot n’a pas réussi à explorer toute la terre que Jules de Blosseville avait aperçue en 1833, et il n’a pu planter le drapeau français qu’en deux endroits seulement, à cause des glaces. Arriverons-nous un jour à finir le travail ?

Les mousses racontent la pollution

Avec Maria Olech, notre spécialiste en botanique polaire, nous étudions depuis plusieurs années l’état de la pollution récente autour du Pôle Nord. Car les mousses et les lichens plantes se nourrissant uniquement par l’air et ayant la propriété de retenir les éléments polluants qu’il transporte, par exemple les métaux lourds, on peut dresser une carte de la pollution en analysant les échantillons dans un laboratoire spécialisé. En étudiant parallèlement les courants aériens, là c’est notre domaine, l’objectif ambitieux est de déterminer la provenance de cette pollution.


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