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Janusz Kurbiel dévoile les secrets des Vikings
Partis du port de l’Ilon à Sandrancourt en avril dernier, le climatologue Janusz Kurbiel et son épouse Joëlle ont navigué pendant six mois dans le Grand Nord. Dans une série de trois articles dont nous publions ici le premier, ils nous livrent le fruit de leur travail. Voici les secrets des Vikings, ou trente ans d’études pour percer le mystère.


Récit de Janusz Kurbiel

Le Courrier de Mantes
Publié le:  19 décembre 2007
Page 10 
— Janusz Kurbiel teste le principe du disque solaire reconstitué d’après un objet découvert dans des fouilles archéologiques au Groënland qui aurait pu servir de compas aux Vikings.

Docteur en climatologique polaire diplômé de l’université de la Sorbonne, Janusz Kurbiel a la carrure des grands explorateurs. Avec son épouse Joëlle, il vient d’achever sa vingt-deuxième expédition au pôle Nord. Leur bateau « Vagabond’elle » (le cinquième de la série) est de retour au port de l’Ilon à Saint-Martin-la-Garenne.

Durant leur périple, ils ont participé à la quatrième année polaire. Ils ont également poursuivi des recherches personnelles entamées il y a de longues années sur l’art de la navigation des Vikings. Dans le premier article d’une série de trois que nous publions, ils retracent trente années d’études. Larguons les amarres et route sur les traces des Vikings !

Le début d’une longue quête

Depuis trois semaines nous naviguons sur l’Atlantique en direction du nord sur notre premier voilier « Vagabond » de 9,50 m. Les périodes de calme, alternées avec celles de grand vent, ralentissent notre progression. L’eau commence à manquer. Des furoncles nous tourmentent au poignet et au cou, là où le ciré et l’eau de mer nous irritent. Il est temps d’arriver. Un soir, juste devant l’étrave du bateau, la terre apparaît soudain. Ses hautes montagnes enneigées sont à 180 km selon mes calculs, une distance inimaginable à l’œil nu. Je pense m’être trompé mais il nous faut bien vingt-quatre heures pour l’atteindre. L’Islande nous accueille enfin, avec ses mystères, cachée derrière ses fumerolles. En réfléchissant aux problèmes spécifiques à la navigation sous les hautes latitudes et à cette exceptionnelle visibilité, inconnue sous les nôtres, je me souviens des sagas, ces textes nordiques héroïques du Moyen Âge, et je me demande comment faisaient les Vikings qui fréquentaient régulièrement ces eaux il y a plus de mille ans pour y trouver leur chemin.

C’est ainsi qu’est né notre intérêt pour cette période de l’histoire connue sous « l’ère viking » et plus particulièrement pour leur art de la navigation. Nous avons décidé depuis d’effectuer des observations régulières sur le sujet à l’occasion de nos expéditions à but scientifique, en nous basant sur les informations révélées par les sagas. Mais comment les Vikings ont-ils pu sillonner un des océans les plus durs du globe, sur des bateaux non pontés et sans instruments, découvrir et s’établir à partir de la Norvège aux îles Féroé, en Islande, au Groënland et enfin atterrir en Amérique cinq cents ans avant Christophe Colomb ? Nous étions fascinés devant la régularité de leurs navigations hauturières qui ne pouvaient tout devoir au hasard. C’était il y a trente ans et il nous a fallu plus de vingt expéditions sur quatre bateaux différents pour commencer à comprendre l’art de la navigation des Vikings.

Ce que disent les sagas

Le mouvement est parti de Scandinavie au VIIIe siècle, un grand déplacement de la population vers l’ouest : les îles Shetland, puis les Orcades, les Hébrides, l’Irlande, l’Écosse, l’Angleterre et la France. Cette navigation côtière par beau temps ne posait pas de problème car ils pouvaient prendre des repères sur la terre et s’arrêter tous les soirs pour monter leurs tentes. Mais le mauvais temps ou le brouillard pouvait surprendre les bateaux en pleine mer et les sagas citent souvent des cas de hafvilla, lorsque les navigateurs perdaient leurs repères. Toutefois, après avoir dérivé au gré des vents et de courants inconnus, ils étaient capables de déterminer à nouveau leur direction vers la terre dès le retour du soleil.

Navigation hauturière et hafvilla

Dans les eaux nordiques, le brouillard ou le mauvais temps peuvent durer des jours d’affilée, nous en savons quelque chose. Je me souviens de notre retour du Groënland en 1977. La tempête automnale fait rage et nous chavirons trois fois en l’espace de quelques heures. Sur le pont, tout est emporté par les déferlantes : toutes les antennes y compris celle du radar, le compas et le radeau de survie ont disparu, mais le mât tient encore miraculeusement debout. À l’intérieur, le moteur est noyé dans l’eau de mer et les réservoirs de fuel ont explosé, inondant les sacs de couchage, la nourriture, les vêtements. Un cauchemar, mais personne n’est blessé, malgré les fourchettes et les couteaux sortis des tiroirs et qui volent dans tous les sens. Tout cela pour vous dire que nous n’avons plus un seul instrument pour nous guider, à part une montre. Mais elle ne nous sert à rien car le soleil et les étoiles restaient invisibles au fil des jours.

Comment retrouver la France, distante de plusieurs milliers de kilomètres, dans ces conditions ? Nous errons, désemparés dans une mer monstrueuse jusqu’au moment où un heureux hasard nous aide à retrouver notre route. Notre ami Jacques qui navigue avec nous est occupé sur le pont à couper des cordages avec un long couteau pour fabriquer un nouveau gréement. Assis à la barre, je vois soudain un reflet sur la voile et je réalise que c’est la lame du couteau qui joue avec la lumière, pourtant glauque. Et là, j’ai un flash : on pourrait donc connaître la position du soleil, même dans la brume. Je refais l’expérience plusieurs fois sur la surface plane et blanche du roof, et ça marche ! Le reflet est suffisant pour indiquer la direction exacte de la source de lumière, et grâce à la montre, je peux déterminer la direction du soleil et retrouver ma route. Trois semaines plus tard, nous apercevons le phare des Casquets droit devant et retrouvons la terre ferme au Havre. Le couteau nous a ramenés sains et saufs à la maison… bien que gluants de fuel.

L’histoire du couteau m’a amené à étudier plus en profondeur toute la littérature relative à l’art de la navigation dans les temps anciens mais je n’ai pas trouvé grand-chose, jusqu’au jour où…

Nous découvrons tout par nous-mêmes

Après une dure expédition sur la côte est du Groënland en 1999, nous atterrissons aux Féroé, dix-huit îles volcaniques posées au milieu de l’Atlantique entre l’Écosse et l’Islande dont les 50 000 habitants sont les descendants directs des Vikings. Notre ami Birgir Enni, capitaine du magnifique schooner « Nordlysid » et fameux cuisinier, nous gave de spécialités locales : moules grandes comme des steaks, langoustines, poissons divers et oiseaux de mer. Le tout arrosé de vin français que nous gardons pour ces occasions. Un soir, nous l’interrogeons sur la vie de ses grands-parents et il nous raconte la vie de pêcheur-fermier des Féroïens d’antan. Et il nous cite un proverbe local : « Un marin sans couteau est un homme mort. » Mais cela ne fait pas tilt dans ma tête tout de suite.

Notre séjour à Tórshavn, la capitale, se termine. Dans le brouillard, nous larguons les amarres la tristesse au cœur lorsqu’une petite barque essaie de nous accoster. Le vieux pêcheur à son bord agite les bras en criant : « C’est vous qui voulez savoir comment nos ancêtres naviguaient ? » En effet, nous n’avions cessé de questionner scientifiques du musée, marins et anciens lors de notre séjour, mais en vain. Debout dans sa barque qui tangue, il nous dit dans un Anglais hésitant : « Les anciens n’avaient pas de sous pour acheter des compas, mais chacun avait son couteau. Et ils s’en servaient comme compas dans le brouillard. Regardez ! » dit-il. Et il sort son couteau de son étui porté à la ceinture. Puis il le pose verticalement, la pointe sur l’ongle de son pouce gauche, et le fait pivoter doucement. Et j’ai vu l’ombre portée par la lame exactement à l’opposé du soleil pourtant caché par le brouillard d’après mon compas et l’heure de la journée. « N’oubliez pas » dit-il « un marin sans couteau est un homme mort ! ». Et j’ai compris enfin la phrase de Birgir. C’était magique.

Devant nos yeux pleins d’admiration, le vieil homme se penche au fond de sa barque et déverse un seau plein de poissons tout frais sur notre pont. Encore sous le coup de l’émotion provoquée par cette évidente et impossible découverte, je n’ai pas le temps de le remercier par un cadeau qu’il disparaît dans le brouillard. Je ne connais même pas son nom.

Et une énigme demeure

Durant leur voyage Janusz et Joëlle Kurbiel ont été confrontés à un étrange phénomène, peut-être venu de la nuit des temps. En voilà le récit.

Comme une épine dans le pied, une énigme demeure. Elle m’agace et m’obsède. Le livre « Le Miroir Royal », écrit en Norvège vers 1250, évoque un phénomène : « Il existe aussi une merveille dans la mer du Groënland. On la nomme les “barrières de mer”. C’est comme si toute la tempête de mer et toutes les vagues qui se trouvent dans cette mer se rassemblaient en trois endroits pour former trois vagues. Ces trois vagues forment une barrière autour de la mer, de telle sorte qu’on ne trouve aucune ouverture. Elles sont plus hautes que de grandes montagnes et ressemblent à des falaises escarpées. On connaît peu d’exemples d’hommes qui se soient trouvés là où un tel événement a eu lieu et qui aient réussi à s’échapper. »

En effet, la mer du Groënland peut être très difficile et dangereuse. La saga d’Éric le Rouge relate que sur sa flotte de 25 navires (ou 35 selon d’autres sources) qui a quitté l’Islande en 985, seuls 14 ont atteint le Groënland, les autres ayant péri ou fait demi-tour. Les scientifiques, qui n’ont jamais navigué sur ces mers, cataloguent le passage du Miroir Royal comme étant une affabulation, mais nous savons d’expérience qu’en mer tout est possible.

En juin 2007, nous quittons l’Islande à bord de « Vagabond’elle » et empruntons la route probablement suivie par Éric le Rouge. À mi-chemin entre Islande et Groënland, nous rencontrons un phénomène étrange et inconnu de nous.

Ce jour-là il fait beau, avec peu de vent et une mer calme, sans vagues, avec seulement l’ondulation de la houle océanique. Soudain, sans aucun signe avant-coureur, la mer se met littéralement à bouillonner, puis des vagues pyramidales se forment, de plus en plus grosses et chaotiques. Tant et si bien qu’au bout d’une heure, toute progression devient impossible. Nous nous mettons en dérive, ballottés par une mer désordonnée. Puis le vent forcit légèrement en changeant constamment de direction. Les vagues sautent rapidement sur le pont et la situation devient inconfortable. J’imagine alors un navire viking dans cette situation, avec sa coque non couverte noyée par les vagues, et j’ai compris que nous sommes peut-être face au phénomène décrit dans « Le Miroir Royal ».

Après avoir fait demi-tour et rejoint Reykjavik, la capitale de l’Islande, nous étudions les dernières données climatiques et les photos satellites. Une conclusion s’impose : nous avons assisté à la convergence de plusieurs phénomènes. Le courant chaud Irminger rencontre le courant froid en provenance du pôle Nord juste au moment de la renverse de la marée, avec une houle océanique provenant d’une direction différente de celle du vent. Et vous avez une barrière de mer. Des conditions de vent un peu plus musclées, et elle devient infranchissable.

À la poursuite de notre quête de savoir

Depuis trente et un ans nous fréquentons les mêmes routes maritimes que celles empruntées par les Vikings il y a plus de mille ans. Et plus nous comprenons, plus notre admiration pour ces marins hors pairs grandit. Des hommes intrépides, habiles et forts de l’expérience de leurs prédécesseurs.

L’année prochaine, nous espérons mieux comprendre où se situent sur le continent américain du nord les mythiques Markland, Helluland et Vinland des sagas.

Remerciements

Nous remercions de tout Cœur pour leur soutien, sans lequel rien ne serait possible : Acmo – Allin – Bloc Marine – Brument Gestion – Bultez Joëlle – Captain Tolley – Jean Christien – Combitech – Comptoir Mer & Montagne – Corderie Lancelin – D3 Marine – Dessalator – Dickson Constant – Eberhardt Erfmann – Birgir Enni – Esprit Grand Large Equipment – Fischer Panda – France Hélices – Fujifilm – International Peintures – Pierre Jaguenaud – Janusz Kamola – Jean-Pierre Maréchal – Karver – MaxSea – Monoprix – Motul – Narwal – NKE Electronique – Novitec France – Pantaenius – Plastimo – Polaar – Port de Rouen – Port de Sainte-Marine – Port Kernével – Progress – SD Marine – Sezac – Laurent Skinazi – Dominique Souvy – Technic Plaisance Walder – Thira Electronique – Thirslund Søren – Tricots Saint-James – Marc Suard – Tupperware – Uniross – Verb atim – Vetus – Victron Energy – Volvo – Waeco – Paul Warunek – Webasto – Wichard – YKK, et pour leur indéfectible amitié avec l’accueil de Vagabond’elle au Port de l’Ilon, Maurice et Éric Brument, ainsi que Patrick Gibassier de TD Com qui a permis l’envoi des articles en direct du bateau par satellite vers « Le Courrier de Mantes ».

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