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Jean-Claude Blahat a mis en musique quatre textes inédits de Georges Brassens. Photo Laurent Prouteau. |
Le Courrier : Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance à Hardricourt ?
Jean-Claude Blahat : Je me souviens d’une petite île juste en face du barrage. Mes parents y avaient un bungalow où on allait l’été quand il faisait beau ; on y faisait du barbecue et la famille venait nous rejoindre.
Cependant, mes souvenirs sont plutôt axés sur la musique, quand mon père m’a donné mes premières leçons de piano. J’avais dix ans. En 1954, Brassens commençait à devenir célèbre. Mon père m’a fait écouter un 78 tours. Sur une face il y avait Le fossoyeur et sur l’autre Le parapluie. Mon oreille s’est arrêtée sur l’œuvre du maître…
Un Maître que vous avez eu la chance de rencontrer…
C’est Boby Lapointe, dont j’étais à l’époque le pianiste, par intérim, qui me l’a présenté. Je remplaçais avec beaucoup de fierté son pianiste, Roland Godard. La rencontre a eu lieu dans sa loge de l’Olympia, en 1967, à l’occasion d’un Musicorama. Brassens m’a mis au défi de pincer quelques accords sur la guitare et les cordes ont scellé une relation solide et durable.
« On se voyait souvent dans sa maison de Crespières »
Vous le voyiez souvent ?
On se voyait dans sa maison de Crespières dans les Yvelines ou à Paris, chaque fois qu’on le pouvait, entre deux tournées, mais trop peu à mon goût. À chaque occasion, je sollicitais de lui rendre visite et l’on avait toujours de longues conversations autour de l’amitié et de l’amour. De l’amitié entre amis et entre copains car ce sont deux sentiments qui sont très proches.
L’amitié c’était quoi pour Brassens ?
L’amitié, c’était avant tout, la convivialité bien sûr, les réunions entre amis et les confidences sur ses dernières lectures. Bien souvent quand on avançait un avis sur tel ou tel bouquin, Brassens l’avait déjà lu, relu, ingéré d’une manière magistrale et vous y faisait découvrir des choses que vous n’aviez jamais soupçonnées. Il partageait énormément sa culture.
J’ai comme souvenir particulier le livre « Mon oncle Benjamin », de Claude Tillier, qu’il m’avait donné. Il y avait annoté certains passages. Et curieusement ce sont ces mêmes passages que joua Jacques Brel dans le film d’Édouard Molinaro.
Et l’amitié c’est quoi pour vous ?
C’est être à l’écoute de l’autre, analyser un petit peu ses sentiments et faire en sorte de ne pas le décevoir. L’amitié c’est ne pas faire de peine à celui qu’on estime et qu’on aime.
« Brassens, c’était du jazz à l’état pur »
Quelle est votre plus belle façon d’être fidèle à sa mémoire ?
C’est me remémorer tout ce qu’il disait au sujet précisément de la vie courante, et dans mes lectures, de suivre les conseils qu’il donnait. C’était un homme qui permettait de découvrir les poètes, mais à sa manière à lui. C’était un très grand autodidacte. Le respecter, dans la façon de l’interpréter, essayer de ne pas le trahir, de ne pas chercher à l’imiter parce que de toute façon il est inimitable, le restituer tel qu’il était. Il y a beaucoup de gens qui ont essayé de l’arranger. Le prendre carrément en jazz, c’est formidable, car Brassens c’était du jazz à l’état pur, mais le chanter d’une manière un petit peu libre ou trop libre, peut nuire à sa mémoire. Maintenant, ça n’engage que moi…
Qu’est-ce que vous ne ferez jamais au risque de trahir sa confiance ?
C’est précisément de l’interpréter d’une manière bâclée. Et sous prétexte de vouloir le mettre à la portée de tous, de le synthétiser, de le simplifier. Brassens doit être restitué dans toute sa plénitude et dans l’exacte réplique de toute son œuvre.
Quatre inédits de Brassens sur le CD
Vous sortez un CD de douze titres dont quatre inédits sur lesquels vous avez posé la musique. Est-ce une faveur que vous a accordée Serge Cazzani, son neveu et héritier ? En êtes-vous seul détenteur et pourquoi ?
À ma connaissance oui. Ma première démarche a été d’en faire la demande pour être certain d’en avoir l’accord, et ensuite la tranquillité de pouvoir enregistrer et de diffuser. C’est un grand bonheur de le faire et c’est un défi parce qu’on n’a pas le droit de se tromper ni de passer à côté.
J’ai longuement rodé mes musiques, je les ai écoutées et réécoutées, j’ai changé énormément de choses. Lorsque je suis arrivé à un point où, comme le disait Brassens lui-même, je pensais ne plus avoir la faculté de progresser, j’ai pris le risque de les livrer à des oreilles extérieures. Au début, je les ai chantées sur scène en m’abstenant soigneusement de dire que j’avais écrit la musique. Je disais juste que c’était un texte inédit, pour que le public ne parte pas avec une idée préconçue. Quand j’ai vu que les gens les accueillaient d’une manière positive je me suis dit « Tu ne t’es pas trop fourvoyé ! »
« Mettre son cul ou son cœur en plein soleil, c’est pareil »
En fait c’est la pudeur de l’artiste qui a besoin d’être rassuré ?
« Mettre son cul ou son cœur en plein soleil, c’est pareil », disait Brassens. (« Le Modeste »). Je ne peux pas mieux dire…
Sur le CD, qui va sortir le 19 octobre, quels sont les quatre titres sur lesquels vous avez posé votre musique.
Il s’agit du « Fidèle absolu », qui emporte le titre de l’album, « Je bivouaque au pays de cocagne », « Les Croque-morts », qui traite de l’existentialisme à la fin des années 1950, et « L’Inestimable Sceau ». Elles ont toutes l’empreinte du Maître. Je les ai toutes écrites avec ce que j’avais dans la tête et dans le ventre.
Depuis 1999, vous avez décidé de prendre la guitare, de monter sur scène et de chanter Brassens. Ça vous a pris comme ça ?
J’ai repris l’enseignement du piano dans une grande école de musique dans les années 1980. En 1999, j’ai eu l’opportunité de prendre ma retraite et j’ai été sollicité par un ami d’enfance, Jean Dumoulin, vieux compagnon de route et agent de spectacles, qui savait que je chantais Brassens chez moi pour me faire plaisir ou lors de soirées entre amis. Il m’a dit « Tu devrais essayer de chanter sur scène ». Je suis monté sur scène et j’ai vu que cela plaisait. Je suis accompagné sur scène par une talentueuse complice : Alix Merckx, une jeune contrebassiste, issue du classique, qui a tout compris de Brassens.
Et vous ? Vous composez ?
J’hésite beaucoup parce que, quand on est imprégné de Brassens, on se dit qu’on ne peut plus faire grand-chose. Il a tellement tout saisi des situations du social, de la vie, de la mort… Depuis quelque temps j’ai envie d’écrire, je m’y suis essayé, mais pour le moment c’est mon petit secret…






