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Aincourt. « Les camps, c'est l'avilissement humain »
Fernand Devaux avait 18 ans quand il est arrivé au centre d’internement d’Aincourt en tant que prisonnier communiste en 1940. Il a passé deux ans avant d’être envoyé à Auschwitz et Dachau jusqu’à la Libération. 67 ans après, il se souvient et raconte.


Adélaïde Haslé

Le Courrier de Mantes
Publié le:  10 octobre 2007
Page 25 
— Fernand Devaux devant le centre d’internement.

« On ne sort d’ici que par la cheminée. » Fernand Devaux se souviendra toute sa vie de cette phrase prononcée par le chef de block à son arrivée à Auschwitz en 1942.

Originaire de Guingamp, dans les Côtes-d’Armor, il arrive au début des années trente avec sa famille à Saint-Denis, aujourd'hui en Seine-Saint-Denis, pour trouver du travail. La vie y est rude, « les hommes travaillent dans les usines à gaz, il n’y a pas d’argent ». Nous sommes en 1936, c’est l’heure des premières manifestations et des premières grèves. C’est comme ça qu’il est devenu communiste. Un peu par hasard, en allant avec ses copains dans les usines occupées par les ouvriers en grève.

Il est arrêté alors qu’il distribue des tracts en juillet 1940. Il est alors envoyé avec 180 de ses camarades au centre d’internement du parc de la Bucaille à Aincourt. Il s’agit du seul camp d’internement en zone occupée. Pas tout à fait une prison, « nous n’étions pas jugés, nous n’avions rien fait », mais la vie au quotidien y ressemble. Pas de colis, pas de journaux, pas de radio, d’immenses dortoirs et des barbelés tout autour. Prévu pour cent cinquante personnes, ils sont près de 670 à s’y entasser dès le mois de décembre 1940. Pas de droit de visites non plus. Alors certains syndicalistes décident de faire une grève, ils sont mis au pain sec et à l’eau par le directeur du centre : « On les a tous suivis par solidarité. » À aucun moment, il ne s’agit du chacun pour soi. Communistes et syndicalistes se soutiennent. « C’était difficile, la perspective d’une libération était tellement lointaine. Le plus important, c’était de résister coûte que coûte, pour survivre. Mais toujours ensemble. » Fernand Devaux insiste beaucoup sur cette notion de fraternité.

En mai 1942, le préfet estime dangereux la présence du centre, « trop de communistes aux portes de Paris », certains sont donc envoyés au camp de Chateaubriand dès février 1941. Neuf d’entre eux seront fusillés. En mai 1942, Fernand Devaux est transféré, avec ses camarades au camp d’Auschwitz, « on a marché pendant seize jours ». Le centre d’Aincourt accueille alors les femmes avant qu’elles ne soient elles aussi transférées à Auschwitz et Drancy, « on ne sait pas ce qu’elles sont devenues ensuite », murmure-t-il.

Avilissement de l’homme

En avril 1945, Fernand Devaux est envoyé à Dachau avec une centaine d’autres militants. « Quand nous sommes arrivés à Dachau, on a compris pourquoi on était là ». Sur place, on tue les gens par le travail. « On les épuisait, on leur faisait faire des travaux inutiles, déplacer des pierres puis les replacer au même endroit, c’était l’avilissement de l’être humain. » Les chefs de blocks sont d’anciens criminels qui ont droit de vie ou de mort sur les prisonniers. Et puis il y a cette chaleur, cette puanteur des marais tout proches. Et cette odeur de fumée constante, âcre.

Ils vivent à près de 20 000 personnes dans le camp, « il n’y avait rien à perte de vue. On était seuls ». Pour manger, ils volent des épluchures ou « un morceau de pain laissé près d’un cadavre ». Les mots ont du mal à sortir, souvenir douloureux d’une période qu’il ne veut pourtant pas oublier. Pour témoigner et raconter encore, « pour les jeunes, pour qu’ils comprennent ».

Libéré le 29 avril 1945

Les Américains sont arrivés le 29 avril 1945 pour libérer le camp. Pour éviter la propagation du typhus, ils maintiennent les prisonniers dans les dortoirs. Fernand Devaux, lui, ne veut pas attendre. Avec l’un de ses camarades, il s’enfuit, « ils nous ont vu partir, mais ils n’ont rien dit », sourit-il. Accueillis dans une ferme, ils peuvent manger et se laver pour la première fois depuis cinq ans. Le 19 mai, il arrive à l’hôtel Lutetia à Paris et peut enfin rentrer chez lui, meurtri, blessé. Pendant ces années de déportation, beaucoup de ses camarades sont morts fusillés ou dans les camps. Il ne l’a jamais oublié. Quand on lui demande pourquoi il est communiste, il n’hésite pas une seconde : « Pour un monde plus juste, plus égalitaire, pour plus de fraternité ». Ça non plus, il ne l’a jamais oublié. Même là-bas.

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