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Les geysers sont une attraction touristique. |
La traversée depuis les Féroé est mouvementée. La houle croisée avec les vagues de six sept mètres nous ballote dans tous les sens et on ne peut se déplacer sur le pont qu’à quatre pattes. Tout ce qui peut bouger est solidement ficelé, placards et planchers sont verrouillés. Avec ces mouvements, le sommeil est difficile à trouver. On dort par bribes de deux ou trois heures entre les quarts de veille de cinq heures. Et puis un beau jour (la nuit n’existe plus l’été à cette latitude) nous entrons dans le dédale des îles Vestman, au sud de l’Islande. Dans le port de Heimey, l’eau est enfin calme. Nous pouvons dormir.
Des appels venant du quai nous réveillent : c’est le maître de port qui s’inquiète de savoir si nous avons besoin de quelque chose. Il arrange l’arrivée du camion de fuel (pas de pompe ici), l’approvisionnement en eau douce et revient quelques instants plus tard avec les dernières cartes météo. Nous apprécions une fois de plus l’hospitalité des Islandais. D’un abord difficile, parlant peu et d’une façon abrupte, ils sont tout simplement réservés ou parfois timides, comme beaucoup d’îliens.
La piscine, une institution
La première chose que nous faisons en arrivant en Islande, c’est de nous précipiter à la piscine. Ici c’est une institution, elle fait partie du mode de vie. Utilisées pour les entraînements sportifs, bien sûr, les piscines ont surtout une fonction sociale. On trouve ces endroits magiques dans chaque communauté, aussi petite soit-elle. Avant d’entrer dans les bassins, il faut d’abord se doucher et se laver entièrement, et non l’inverse. En plein air, vous entrez dans des petits bassins d’eau à différentes températures, vous vous asseyez sur le banc circulaire, avec de l’eau jusqu’au cou, et vous actionnez le jacuzzi. On commence par le moins chaud, à la température du corps, pour finir par le plus chaud entre 40-42 °C pour ceux qui le supportent, et enfin la chaise longue pour se refroidir sous un ciel constamment variable. Quel bonheur de barboter dans cette eau délicieusement chaude et naturelle lorsque la neige tombe sur votre tête ! Et on recommence, bien sûr. Après une à deux heures, on ressort transformé en vrai viking, prêt à conquérir le monde.
Ainsi régénérés et après une bonne nuit de sommeil, nous attrapons un vent favorable qui nous mène jusqu’à la capitale, Reykjavik. Nous complétons notre ravitaillement en produits frais et nous préparons pour le grand saut vers le Groënland. Nous commandons le camion de fuel pour remplir les 18 bidons de 20 litres supplémentaires qui sont amarrés sur le pont car nous ne pourrons nous réapprovisionner de sitôt, nous préparons le sac de survie avec la balise qui signale notre position en cas de naufrage, de la nourriture énergétique, un bidon d’eau, une petite pharmacie, une boussole, un GPS, une pochette contenant nos passeports et un peu d’argent, un sac de couchage, etc. Enfin nous gonflons le dinghy que nous retournons et amarrons par-dessus les bidons de fuel sur le pont. Nous attendons une fenêtre météo.
La grosse difficulté pour naviguer dans les eaux arctiques, c’est que les glaces commencent à fondre au début de l’été et que les eaux ne deviennent vraiment navigables qu’à la fin de la saison, alors que la météo se gâte rapidement. Nous avons le choix entre deux options : soit quitter l’Islande en début de saison et traverser directement pour la côte ouest du Groënland en comptant sur une météo estivale et en nous privant de tout abri le long des côtes encore prises dans les glaces ; soit attendre la fin de la saison, traverser au plus court vers le Groënland et explorer la côte est une fois dégagée des glaces. Les deux options sont risquées, la première car la météo est extrêmement changeante même en plein été, la seconde car les glaces peuvent ne pas libérer la côte et la saison est courte à cause des tempêtes d’automne.
Demi-tour
Nous décidons de tenter notre chance pour la côte ouest et profitons de la première ouverture météo pour nous lancer dans cette longue et périlleuse étape d’environ deux semaines sans possibilité d’escale. Nous naviguons sans encombre et commençons à prendre un rythme de vie différent mais, au bout du troisième jour, la météo commence à se détériorer et nous recevons un email de notre amie et collègue botaniste nous annonçant qu’elle a de très gros ennuis de santé et ne pourra se joindre à nous cette année. Elle nous prie de collecter les échantillons de plantes pour l’étude prévue à sa place. Catastrophe ! Il devient vite évident que nous ne pourrons prendre cette charge de travail supplémentaire. Du coup il n’est plus nécessaire que nous allions jusque sur la côte ouest du Groënland puisque nous pouvons réaliser notre propre programme sur la côte est. Ce total imprévu bouleverse nos plans et nous devons très rapidement les réorganiser. Pour cela nous devons retourner à Reykjavik. Nous avons besoin d’Internet pour nous concerter avec toutes les personnes concernées. Nous décidons donc de faire demi-tour.
Le retour est rapide jusqu’au moment où nous entendons un bruit mat et le moteur ralentit puis repart bizarrement. Heureusement, la terre est en vue et nous respirons une fois amarrés à Reykjavik. Il faut vérifier le bateau sous la flottaison pour comprendre ce qui s’est passé. Direction : le petit port de pêche de Keflavik, non loin de l’aéroport international.
Résultat de l’inspection : hélice et safran légèrement abîmés, peinture éraflée, speedomètre disparu. Heureusement nous avons deux hélices de rechange ainsi que deux speedomètres. Quant au safran et à la peinture, nous sommes obligés d’attendre la prochaine grande révision au sec de retour en France mais la situation n’est pas dangereuse. Nous avons dû heurter une bille de bois flottant entre deux eaux ou bien attraper le câble d’acier d’un morceau de filet de pêche à la dérive comme on en rencontre malheureusement assez souvent en mer, sous toutes les latitudes.
Toutefois, entre l’Islande et le Sud Groënland, juste avant de faire demi-tour, nous avons fait une découverte qui nous met du baume au cœur, suite à l’observation constante de notre environnement, concernant notre grand sujet d’étude depuis de nombreuses années : l’art de la navigation des Vikings. Nous avions bien une théorie pour expliquer pourquoi un si grand nombre des navires accompagnant Eric le Rouge vers le Groënland avaient été perdus, mais être sur place au même endroit qu’eux et observer de nos propres yeux une certaine conjonction de phénomènes naturels, cela justifie toutes ces années de recherche.
C’est donc d’un cœur relativement léger que nous nous réorganisons et que nous décidons d’attendre que les glaces nous livrent l’accès à la côte Est du Groënland. Nous mettons cette attente à profit pour avancer dans notre recherche sur l’art de la navigation des Vikings. En effet, nous avons le temps de rencontrer des collègues qui travaillent à l’Université de Reykjavik dans des domaines adjacents et de nous plonger dans l’étude des trésors de la bibliothèque nationale, à peine à dix minutes de marche. Nous organisons donc nos journées en gardant un œil sur les cartes météo et des glaces afin d’être prêts le jour où la portion de la côte est du Groënland qui nous intéresse commencera à se dégager.
Joëlle et Janusz Kurbiel
à bord de "Vagabond’elle"




