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« Rame, rame rameurs, ramez… »

Au milieu de l'océan : les îles aux moutons
Partis du port de l’Ilon au mois d’avril, le climatologue Janusz Kurbiel et sa femme Joëlle poursuivent leur voyage vers le Groënland à bord de leur voilier Vagabond’elle. Fin juillet, ils étaient aux îles Féroé.
Le Courrier de Mantes
Publié le:  08 août 2007
Page 11 

L’Atlantique Nord s’est enfin calmé. Le cycle des tempêtes hivernales est passé et une accalmie s’est installée, avec hélas l’apparition d’un brouillard quasi permanent. Depuis que nous avons quitté les Hébrides, nous naviguons dans la purée de pois, à cause de la rencontre du Gulf Stream chaud et du courant polaire froid. C’est angoissant à la longue car on a l’impression d’être suspendu entre air et eau et nos sens perdent leurs repères. Heureusement l’électronique est là pour nous aider et le radar nous indique la présence d’obstacles comme la terre, d’autres bateaux ou même des bouées de navigation et le GPS nous donne notre position.

Brouillard dense

Arrivés sur les Grands Bancs des Féroé, le brouillard est tellement dense que nous ne distinguons même pas l’avant du bateau… Fort heureusement nous connaissons bien le port de la capitale, Tórshavn, car tout à coup la digue surgit à quelques mètres de l’étrave. Nous la suivons comme des aveugles que nous sommes et faisons tout le tour du port sans pouvoir le traverser directement, jusqu’au quai réservé aux petits bateaux. Ouf, quelle angoisse ! Mais par quel hasard notre ami Birgir nous attend-il ici, juste au moment où nous arrivons, aux petites heures du matin, alors que la ville sommeille encore ? Transmission de pensée, appel de l’amitié sans doute. Et ça tombe bien car il n’y a pas une place de libre et il obtient pour nous l’autorisation exceptionnelle de nous amarrer à couple d’un monument national, le grand voilier Westward Ho, la fierté des Féroïens. Nous sommes particulièrement touchés, car c’est toute une histoire entre nous et ce magnifique navire.

Lorsque nous sommes arrivés aux Iles Féroé pour la première fois, en 1979, il n’y avait pas de marina dans le port, juste un quai pour débarquer, les bateaux de pêche étant mouillés à l’ancre. Et au milieu du bassin trônait le dernier des grands voiliers de pêche des îles, le Westward Ho, quelque peu à l’abandon après un siècle de bons et loyaux services. Il y a trois ans, le niveau de vie des Féroïens ayant considérablement augmenté ces vingt dernières années, ils ont décidé de le faire restaurer à grands frais dans son pays d’origine, l’Écosse, et lors de notre séjour en 2005, nous étions là justement pour son retour. Cérémonie grandiose et simple à la fois où tous les bateaux de pêche sont sortis dans la rade pour l’accueillir à coup de trompe, grand pavois flottant au vent. Depuis, il fait des sorties en mer avec les enfants des écoles, pour que la tradition ne meure pas, et ça marche fort bien.

200 000 moutons

Birgir, le capitaine du Nordlysid, un ancien schooner en bois restauré, nous emmène en voyage autour des îles : dix-huit cailloux volcaniques dont dix-sept sont habités surgissant abruptement de l’océan, sans arbres mais recouverts d’une herbe bien grasse où paissent 200 000 moutons, quatre fois plus d’individus que la population humaine des Féroé ! Les moutons, qui ont donné leur nom aux îles (Faer-Øyar), sont omniprésents, sur les pentes des îles, dans les rues des villages, et même en statues dans la capitale. Birgir arrête le Nordlysid devant une grotte, des musiciens s’entassent dans un des dinghies avec leur matériel, les passagers dans l’autre et nous débarquons à l’intérieur de la grotte pour un concert. Ce site naturel a une acoustique particulière que les musiciens utilisent, les notes rebondissent sur la voûte, la voix humaine a une résonance surnaturelle, nous sommes transportés sur une autre planète. C’est une expérience inoubliable, et les initiés viennent de très loin pour assister à ces concerts.

À Tórshavn, le passé fait partie intégrante du présent. Une partie du centre-ville, près du port, possède toujours ses maisons anciennes en bois soigneusement entretenues et ses ruelles étroites. Le gouvernement y siège symboliquement et quelques privilégiés y habitent. Elles sont minuscules et c’est difficile d’imaginer que des familles nombreuses les ont occupées pendant des générations. Sur la charpente du toit on pose des rouleaux d’écorce de bouleau pour l’étanchéité puis des mottes d’herbe comme pour les pelouses, que l’on fauche régulièrement et sur lesquelles les enfants jouent. C’est un excellent isolant qui ne doit être changé que tous les vingt ans. De plain-pied, une pièce salon, cuisine, salle à manger et un cabinet de toilette, et des chambres à l’étage, sous le toit. L’intérieur en bois est chaleureux, et on s’y sent bien.

Le poisson richesse du pays

La richesse du pays vient du poisson, 97 % de ses exportations provenant de cette industrie. Conscients du fait que le poisson peut disparaître un jour, les Féroïens développent leur tourisme. L’hospitalité des habitants, la beauté de la nature et la richesse ornithologique (300 espèces d’oiseaux dont le macareux, le symbole) attirent les visiteurs, malgré la fraîcheur de la température. Les contrastes de lumière et les brusques changements de temps font la vigueur et la beauté des paysages. Les dépressions de l’Atlantique Nord défilent au-dessus des îles, apportant une succession de pluie, brouillard, soleil éclatant, neige, chaud et froid dans une même journée. Ici on dit : « Si le temps ne te plaît pas, attends donc cinq minutes ».

À bord de Vagabond’elle le travail ne manque pas, entre la maintenance, l’installation de nouveaux matériels ou les améliorations techniques, mais finalement tout est monté et testé. Nous attendons une fenêtre météo favorable pour traverser vers l’Islande. Nous suivrons l’une des routes empruntées par les Vikings il y a plus de mille ans et nous allons en profiter pour étudier les phénomènes naturels qui leur ont permis de naviguer régulièrement sur l’Atlantique Nord, une des régions maritimes les plus dures de la planète, sans compas ni instruments de navigation. Comment ont-ils fait ? C’est toujours un mystère…

Janusz et Joëlle Kurbiel à bord de Vagabond’elle

La course à la rame, un sport ancestral.

Depuis notre position privilégiée, nous assistons aux sorties quotidiennes des équipes de rameurs et rameuses, après l’école ou le travail, et le week-end. Les barques n’ont pas changé de forme depuis 1 000 ans, lorsque les Vikings ont débarqué sur les îles. C’est un sport national et chaque village possède sa propre équipe de filles et de garçons. Une fois l’an, le 29 juillet précisément à l’occasion de la Fête Nationale, elles se mesurent sur le plan d’eau de Tórshavn et la foule des supporters remplit les quais jusque dans les hauteurs qui surplombent la ville. Le port résonne des cris aigus des barreuses qui rythment et encouragent le travail de leurs équipages. C’est un réel plaisir d’observer ces jeunes passionnés par un sport ancestral, mais nous ne verrons pas les compétitions car nous ne serons pas là pour la Fête Nationale cette année.

Mémorable expérience il y a deux ans ! Tous les habitants valides des îles s’étaient rassemblés à Tórshavn, la grande majorité d’entre eux en costume national, enfants compris. Ouverture des festivités le matin avec le défilé de la fanfare suivi d’un discours officiel, puis la marée humaine redescend vers le port pour les compétitions de rameurs. Toute la journée, c’est un défilé incessant dans les rues, qu’il pleuve ou qu’il vente : ballons et barbes à papa pour les enfants, bière et hot dogs pour les grands. C’est l’occasion pour ceux de la capitale de se retrouver avec ceux des villages et on s’arrête dans la rue, on bavarde, on repart, on se restaure. La tradition veut qu’on vous ouvre lorsque vous frappez à une porte, qu’on vous invite à entrer et qu’on vous serve à boire et à manger. Une bande de copains nous entraîne dans leur tournée, nous allons de maison et maison et lorsque nous rentrons à bord en fin de journée, à leur tour ils frappent sur la coque et nous les invitons à se restaurer. La ville passe une nuit blanche, dans tous les sens du terme, car le soleil ne se couche pas.


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