Récit d’un voyage au pôle Nord
Janusz et Joëlle Kurbiel ont commencé leur voyage vers le pôle Nord. Jusqu’au mois d’octobre, ils vont nous raconter leur voyage à bord du voilier « Vagabond’elle ».
Le Courrier de Mantes
Publié le: 23 mai 2007
Page 9
Derniers regards sur l’oasis de paix qu’a été pour nous le Port de l’Ilon ces derniers mois. La Seine et ses merveilleuses falaises de craie nous accueillent. Dix heures de route et trois écluses plus tard nous sommes à Rouen. Le mâtage d’un voilier de la taille de « Vagabond’elle » est toujours une opération délicate mais tout s’est bien passé. Regréer entièrement le bateau prend du temps mais Jean et Joëlle (et oui, deux Joëlle à bord c’est plutôt rare), nos amis de l’Ilon, nous accompagnent pour une semaine et ils nous donnent un bon coup de main.
Nous glissons sur une mer d’huile depuis Honfleur avec de magnifiques levers et couchers de soleil. Quel bonheur de pouvoir à nouveau contempler la nature dans toute sa majesté, sans rien pour arrêter le regard. Car autour de nous il n’y a que la mer, le ciel, et de temps à autre une terre, un bout d’île à l’horizon. À chaque crépuscule, nous sommes comme hypnotisés. Serait-ce la crainte primitive devant la disparition de la vie que dispense le soleil ? Mais à chaque lever nous renaissons. Quelle étrange sensation, qui ne m’a jamais quitté depuis ma toute première navigation.
La Manche est surexploitée
À Guernesey, une des îles anglo-normandes au large du Cotentin où « Vagabond’elle » a passé la nuit au port, Jean nous conseille d’acheter un magnifique appât pour pêcher à la traîne. Mais depuis la ligne reste désespérément légère… et cela ne m’étonne guère car la Manche est surexploitée depuis trop longtemps et il ne reste plus beaucoup de poisson. Scientifiques, pêcheurs et décideurs savent bien qu’il faudrait totalement arrêter les prélèvements pendant plusieurs années pour que les stocks se reconstituent. Mais l’Europe en aura-t-elle le courage, à l’instar des Canadiens ? Depuis 1992 ils ont imposé un moratoire autour de Terre-Neuve avec zéro prise. Mais, triste constatation, le poisson n’a pas réapparu car l’homme a détruit les fonds marins, donc son habitat, en les raclant avec les chaluts. Les fameux Bancs de Terre-Neuve… qui aurait pu croire qu’ils seraient un jour épuisés ? Hélas, le même sort attend la mer du Nord, la Manche, le Golf de Gascogne et la Baltique.
Lorient, cité tournée vers l’océan
Tout ça pour dire que nous n’avons pas mangé de poisson frais mais que nous nous sommes rabattus sur le thon en boîte ! Heureusement, Joëlle nous prépare des plats uniques, consistants et équilibrés en 30 minutes chrono. Bien qu’ils soient plutôt caloriques, nous perdons les kilos accumulés à terre pendant l’hiver. Car le corps humain sur un voilier effectue des mouvements incessants pour se maintenir en équilibre et faire les manœuvres. Tous les muscles travaillent et consomment de l’énergie, et au bout d’une semaine, un cran de ceinture gagné !
Pendant la préparation du bateau à l’Ilon, Hebrhardt nous a construit un nouveau mâtereau pour fixer toutes nos antennes et, malgré nos précautions, la haute fréquence de la soudure a perturbé quelques équipements électroniques. Petit à petit, au fur et à mesure de notre progression vers Lorient où nous devons terminer les améliorations et faire nos essais, nous constatons quelques défaillances. Heureusement la mer est plate et il fait très beau car radars, pilotes et radio sont en panne.
Tout rentre dans l’ordre au port de Kernével près de Lorient où nous sommes accueillis par une équipe dynamique et motivée. La volonté de faire de Lorient une cité tournée vers l’océan saute aux yeux. En quelques années, le pôle de compétition a vu le jour près des indestructibles blockhaus et nous admirons de près les voiliers de course, gigantesques et impressionnants de technologie. De grands projets sont en cours avec un Centre Eric Tabarly, l’implantation de nouvelles entreprises de l’industrie nautique, des animations sur la voile, l’environnement marin, la course au large. Comme la plupart des villes européennes ouvertes sur la mer, Lorient a su tirer parti de cette chance, une synergie entre les pouvoirs publics et les initiatives privées a jeté les bases d’un développement maritime tourné vers l’avenir.
Et sur le plan d’eau tout bouge. Nulle part ailleurs nous n’avons vu autant de trafic d’objets flottants, vedettes, voiliers, bateaux de course, navires, navettes, kayaks et zodiacs en tous genres. À terre, loin de la frénésie parisienne, on prend le temps de dire bonjour aux inconnus et d’échanger quelques mots sur la météo avec la boulangère.
Paul, notre menuisier installé dans la région mais que nous avons connu à l’Ilon, termine la construction de la timonerie en dur qui remplace l’ancienne tente pour nous protéger des paquets de mer, du froid et du vent. Venu de Pologne il y a quelques années, c’est un travailleur minutieux, infatigable et toujours zen qui nous aide après ses dures journées au chantier où il travaille.
« Vagabond’elle » avec sa coque et sa timonerie en acajou verni et son pont en teck attire les promeneurs et suscite l’admiration. Parmi les centaines de coques en plastique amarrées au port, il est le seul rescapé d’une époque révolue. Un jour de l’intérieur nous entendons un petit garçon courir sur le ponton et dire : « Regarde, papa, c’est un bateau comme ça que j’aurai quand je serai grand, un… vagabond ». Le cœur de Joëlle et le mien bondissent de joie à l’unisson : les milliers d’heures passées à redonner vie à ce voilier pour le rendre aussi beau que performant dans son travail d’exploration n’auront pas été vaines…
Les essais sont terminés, tout fonctionne à merveille et nous attendons une météo favorable car la route devant nous est longue et ardue. Mais si les petits garçons aiment « Vagabond’elle », les dieux marins vont l’accompagner cette année encore sans encombre jusque dans le Grand Nord.
Joëlle & Janusz Kurbiel
Vous pouvez suivre la route de l’Expédition Borealis sur Internet en téléchargeant gratuitement un petit fichier qui marche avec Google Earth sur www.tdcom.fr/imerpol. Téléchargez et enregistrez le fichier. kml dans votre ordinateur, ouvrez Google Earth (téléchargeable aussi gratuitement sur leur site), ouvrez le fichier en cliquant sur « Fichiers – Ouvrir », puis dans le menu de gauche, cliquez sur Vagabond’elle/TD Com/la date à laquelle vous voulez voir la position.
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