Le discours des habitants des quartiers populaires est assez constant. Ils ne supportent plus d’être associés à de la « racaille ». Ils ne supportent plus non plus le déploiement quotidien de l’« artillerie contre les habitants », évoquant la présence massive de la police nuit et jour. Ils n’admettent pas qu’un « présidentiable » issu de l’immigration « traite aussi mal les immigrés ». Et ils rappellent aussi que le chômage touche plus de 30 % des habitants à la Vigne-Blanche, et aux Musiciens aux Mureaux. Pour eux, « seule la gauche saura aider les plus faibles ». Les événements de novembre 2005 et le CPE auraient aussi « beaucoup compté » dans la mobilisation des jeunes électeurs.
« La classe A de la haute bourgeoisie… »
La plupart des habitants de ces quartiers sont plutôt bien informés et très passionnés par les débats politiques de la campagne. Prioritairement, ils s’informent par la télévision et par l’intermédiaire des militants qu’ils rencontrent.
À la Vigne-Blanche, nous croisons Ahmed (nous avons changé le prénom), un trentenaire en activité. Ahmed pense que « le rejet de Sarkozy » au second tour de l’élection sera encore plus massif le 6 mai, dans son quartier, qu’il ne l’a été le 22 avril. « Ce rejet est dû à sa philosophie, à la répression policière qu’il a mise en œuvre dans les quartiers populaires. Sa vision, c’est deux sociétés l’une contre l’autre : ceux d’en haut et ceux d’en bas. Je suis convaincu qu’il ne se préoccupe pas des plus faibles. Sarkozy c’est la classe A de la haute bourgeoisie… Aujourd’hui, on stigmatise trop les cités. Et lui en particulier… » À l’instant même où nous échangeons avec Ahmed, passent trois CRS courant, flash-ball à la main, près du centre social. « Voilà, ce que l’on ne supporte plus ici ! C’est cette pression policière constante », estime Ahmed. C’est pareil pour Amadou, 19 ans, il votera Ségolène Royal « pour que cesse la pression trop forte de la police dans les quartiers » : « Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas de police du tout ! »
« Le mot racaille a beaucoup choqué les jeunes. Les étrangers aussi se sont sentis visés », explique Jacqueline, une jeune maman de 32 ans résidant aux Musiciens. « La police, c’est un problème. Il en faut, mais nous en avons trop, on ne comprend pas pourquoi ! » Selon Jacqueline, une femme au pouvoir « peut changer les choses ». « Elle fera beaucoup pour la condition féminine. Déjà, elle ne remettra pas en cause les 35 heures, très utiles pour les femmes qui souhaitent garder leurs enfants. »
L’autre argument pro-Royal qui revient souvent dans ces quartiers où se côtoient des dizaines de nationalités, c’est la politique de « l’immigration choisie » voulue par Nicolas Sarkozy. « Les enfants des ressortissants sénégalais et maliens avaient l’image du charter en tête en allant voter… », estime un travailleur social rencontré dans le même quartier.
« Augmentation des salaires »
Le président des Relais citoyens, Moussa Sako, retraité de Renault-Flins, acteur du monde associatif et syndicaliste, a voté Ségolène Royal et reproduira ce vote le 6 mai parce que « Sarkozy ne veut pas augmenter le pouvoir d’achat par l’augmentation des salaires ». « Travailler plus pour gagner plus, c’est ce que cela veut dire ! », assène Moussa Sako. En face, « Ségolène Royal va augmenter les salaires », croit-il. « Elle a beaucoup parlé d’éducation aussi, elle veut lutter contre les délocalisations », des « bonnes raisons » selon lui de voter pour la candidate socialiste. Moussa Sako explique avoir arpenté les quartiers pour appeler au vote avant le 22 avril. Dans la communauté africaine, les parents n’ont souvent pas le droit de vote, mais « le bouche à oreille a fonctionné », nous a-t-on expliqué. L’appel aux urnes s’est souvent fait par le biais des associations communautaires.
Au Val-Fourré, vendredi après-midi, la dalle est envahie du bruit, des couleurs et de la foule habituelle. C’est le jour du marché. Jour d’ébullition hebdomadaire. Il fait beau. On se bouscule doucement dans les allées. On a voté Royal à 59,7 % ici (38,7 % sur l’ensemble de la ville). La politique est dans toutes les bouches mais ce sont surtout les jeunes qui acceptent de dévoiler totalement leurs choix. Chez les anciens, le secret du vote est plus ancré dans les habitudes.
« Avant tout un vote anti-Sarkozy »
« C’est avant tout un vote anti-Sarkozy », assure d’entrée Mounir, 47 ans, une figure incontournable de la dalle. « Ce n’est pas un plébiscite de la philosophie de gauche, assure pourtant Mounir. Les gens savent faire la différence entre une élection locale et l’élection présidentielle. Il y a beaucoup de nouveaux électeurs mais ils connaissent la carte politique. Si Villepin avait été candidat, ils auraient peut-être voté UMP. Mais Sarkozy a stigmatisé l’UMP en stigmatisant les quartiers. Il fait un score honorable dans le pays, en quantité mais pas en qualité. Je pense qu’il a fait le plein de ses voix. Il a pris 6 ou 7 % au FN tout de même. Sur sa personne, Royal inspire plus confiance. » Sarkozy, victime d’une diabolisation ? « Il s’est diabolisé tout seul ! » rétorque Mounir, citant « le blanc-seing donné aux policiers », « l’immigration comme bouc émissaire » et se souvenant plus encore du « mouton dans la baignoire » que des mots « karcher » et « racaille ». « L’UMP mérite mieux que ça » termine-t-il.
Ne pas revivre le 21 avril
Le discours est presque plus tempéré au troquet à côté, où Amadou, 22 ans, et un de ses amis dégustent un café. « C’est impressionnant tout ce monde qui a voté. Les gens ne voulaient pas revivre le 21 avril 2002. Le FN a reculé, c’est un bon point. » Amadou a voté Royal. Son ami n’a pas voté. « Mais je vais voter Royal au second tour. Pourtant, il y a de bonnes choses chez Sarkozy aussi. Il y avait de bonnes choses chez tous les candidats d’ailleurs. Moi, je suis en CDI, payé au smic. Si je veux gagner plus, je ne peux pas faire d’heures supplémentaires. Faut arrêter avec les 35 heures ! Mais je vais voter TSS (Tout sauf Sarkozy). Sarkozy s’est fait mal voir en tant que ministre de l’Intérieur. »
De l’autre côté de la dalle, sur la terrasse du Riyad, ce sont pour la plupart des retraités d’origine maghrébine qui boivent le thé. « Et toi, pour qui t’as voté ? » interroge l’un d’eux en réponse à la même question. Ils sont cinq ou six autour de la table et disent ne pas croire à un réel changement quel que soit le candidat élu. « Moi, j’ai toujours voté socialiste, glisse le plus proche. Mais c’est vrai que, cette fois, c’était un peu un vote anti-Sarkozy. Il parle beaucoup mais il ne fait rien. Ça fait cinq ans qu’il est au gouvernement tout de même. Il veut qu’on travaille plus pour gagner plus. Et qu’est ce qu’ils vont faire ceux qui ne travaillent pas ? Ils vont rester au chômage ou au RMI ? »
Dans les allées du marché, des jeunes femmes d’origine africaine sont ravies du score de Royal. « J’ai voté pour elle. J’hésitais avec Bayrou mais je veux une femme présidente. Ça va changer un peu », explique Kadia, 18 ans. Coumbiss, plus vieille d’un an, a glissé le bulletin Royal dans l’urne elle aussi. « Avant tout parce qu’elle est une femme. Et puis, j’ai bien aimé sa campagne. Elle ne s’est pas focalisée sur la sécurité. Elle parle de tout et de tout le monde. Et je trouve qu’elle a de la classe. » Coumbiss avait douze ans lorsque Chirac est devenu président et pourtant elle ose une comparaison avec un homme du siècle dernier : « Elle a de l’allure, un peu comme Mitterrand. »
Frédéric Antoine
et Ludovic Vincent






